Digger, une satire déroutante et singulière

Alejandro González Iñárritu revient avec Digger, une œuvre osée portée par un Tom Cruise méconnaissable. Un film qui interroge le pouvoir du discours et de la manipulation, mais aussi notre impuissance face à une vérité pourtant sous nos yeux.

Matthis Ferrant

Le7.info

Il y a des claques cinématographiques immédiates, celles qui s’imposent dès qu’on quitte son siège. Et puis il y a Digger. Un film qu’il faut digérer avant d’en mesurer toute la richesse. Après Babel, Birdman et The Revenant, Alejandro González Iñárritu revient avec une satire audacieuse qui ne fera pas l’unanimité et risque de perdre nombre de spectateurs en chemin. Pour incarner son nouveau film, le réalisateur mexicain a fait appel à Tom Cruise. La star hollywoodienne incarne le rôle Digger Rockwell, un milliardaire qui a construit sa fortune personnelle grâce à l’or noir. Il est reclus dans un immense château, loin du monde extérieur, mais ses activités pétrolières en Arctique provoquent une gigantesque fracture de la banquise, menaçant directement l’Europe.

Sur le papier, tout semble réuni pour une satire écologique et politique. Durant une bonne demi-heure, difficile pourtant de voir où Iñárritu veut en venir. Tout paraît attendu, convenu. L’humour peine à fonctionner, les dialogues s’étirent et les caricatures manquent parfois de subtilité. Jusqu’à ce « switch » inattendu, qui vient révéler une nouvelle lecture de ce premier acte et donner une tout autre dimension à l’œuvre. D’un coup, Digger dépasse le simple réquisitoire pour interroger le pouvoir de l’image, de l’art et, surtout, du discours mensonger comme outils de manipulation. Le film pose alors un paradoxe troublant : alors que tout brûle autour de nous, faut-il encore se divertir, produire et consommer de l’art ?

Tom Cruise, un discours d’anthologie

Habitué aux blockbusters et aux cascades à foison, le célèbre acteur de Mission Impossible prend ici le contre-pied en incarnant un milliardaire aussi détestable que grotesque. Son jeu d’acteur est bluffant. Grimé et vieilli, il disparaît complètement derrière son personnage, au point de nous faire presque oublier que l’on regarde Tom Cruise. Ce rôle à contre-emploi pourrait bien être le plus grand risque de sa carrière. En incarnant ce milliardaire, Cruise se prête à une critique au vitriol des Etats-Unis qui atteint son paroxysme lorsque l’acteur principal se retrouve face aux représentants européens. Digger Rockwell joue alors la carte de la vérité sur le désastre dont il est pourtant responsable, avant de mêler habilement vérités, mensonges et sophismes pour retourner la situation à son avantage. Un numéro mémorable qui parvient presque à nous faire adhérer à son discours. Cette scène suffira-t-elle à lui offrir son premier Oscar ?

Comédie noire d’Alejandro González Iñárritu avec Tom Cruise, John Goodman (2h09).

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