Le Regard de la semaine est signé Hildegard Leloué.
Certains mots vous élèvent, d'autres vous entaillent. Entre les deux, il y a ces termes double-lame -à la fois remède et poison- à l'instar du pharmakon de Platon. L'éco-anxiété revêt cette ambiguïté. Elle désigne la souffrance émotionnelle, voire la détresse psychologique, liée à la conscience du changement climatique et de ses impacts.
D'une part, l'expression érige la cause écologiste en débat de santé publique et légitime un sentiment prégnant : un Français sur quatre serait moyennement à très fortement anxieux, d’après une étude conduite par l’Ademe en 2025.
D'autre part, le risque est de réduire la crise climatique et l'effondrement de la biodiversité à un enjeu individuel, voire de pathologiser un effroi bien naturel au regard de la gravité de la situation. « Les personnes éco-anxieuses sont rationnelles dans un monde qui ne l'est pas vraiment », m'a livré en interview Alice Desbiolles, médecin de santé publique spécialiste du sujet. Rage, affliction, désarroi, frayeur. Mes émotions se bousculent à mesure des canicules, des inondations, des ouragans à répétition ; des milliers de vies qui basculent en l'espace d'une alerte info.
En France, l'été incendiaire me laisse en l'âme un goût de cendre et de soulèvement. Même constat par-delà nos frontières, où le souvenir de certains reportages me sidère. Il y a peu, j'arpentais le lit de l'ancienne mer d'Aral en Ouzbékistan, aujourd'hui quasiment asséchée. Dans un paysage lunaire, les carcasses rouillées des navires d'antan s'enfoncent dans un désert jonché de substances toxiques, héritées des cultures de coton soviétiques. En surplomb de ce cimetière de bateaux, un village de pêcheurs désormais privés des flots qui assuraient leur subsistance.
Dans quel profond déni faut-il être enferré pour ne ressentir aucune angoisse face à pareil paysage d'apocalypse ? Et en miroir, ne pas s'indigner de la gabegie d'eau institutionnalisée des mégabassines et des data centers dédiés à l'IA, entre autres ouvrages mortifères ? Scientifiques, militant.es, citoyen.es informé.es : ne laissons personne transformer notre acuité en fragilité. Refusons la singularisation des problématiques systémiques, car l'éco-anxiété est cartésienne. La cécité politique, en revanche, est une folie doublée d'un sabordage de notre futur. Loin d'être l’ennemie de la raison, l'émotion (du latin motio, qui signifie la mise en mouvement) est un levier d'action puissant. Il ne tient qu'à nous de convertir le spleen en sursaut.
CV express
Journaliste indépendante, photographe (Hans Lucas), modératrice de tables rondes. Deux prix européens et des reportages dans une dizaine de pays. Spécialités : environnement, société, numérique. Co-créatrice du podcast Éveille ta Ville sur les initiatives engagées dans les villes jumelées avec Poitiers. Obsédée par l’idée d’un journalisme mobilisateur, qui cultive le pouvoir d’agir à travers l’analyse de solutions concrètes.
J’aime : la sororité, la littérature du XIXe, la fantasy politique, les thrillers de Park Chan-Wook, les voyages en train, les escape games, la glace à la pistache.
J’aime pas : le prêt-à-penser, les nouvelles formes de colonialisme, le manque d’empathie, le climatoscepticisme, la célérité au mépris de la réflexion.