Le 7 inaugure une nouvelle série cette saison :
une interview croisée de deux personnalités qui évoluent dans les mêmes sphères professionnelles ou dont les regards sont complémentaires. Premier épisode avec Dan Lewis et Andy Thornton-Jones, respectivement entraîneurs de l’Alterna SPVB et du PB86.
Que savez-vous
l’un de l’autre ?
Dan Lewis : « En fait, lorsque je suis arrivé à Poitiers en 2024, j’étais hyper-stressé et j’ai vécu volley, volley, volley. Les informations extérieures n’arrivaient pas jusqu’à moi ! Mais je suis content de rencontrer Andy aujourd’hui ! Là, c’est ma troisième saison, ça va déjà mieux. »
Andy Thornton-Jones : « Je savais qu’il était Canadien, comme ma femme. J’ai fait mes petites recherches sur Google l’année dernière pour savoir quel était son parcours. Mais je ne connais pas grand-chose au volley, alors… Je suis venu soutenir son équipe en finale face à Montpellier, je l’ai vu coacher à ce moment-là. Ça fait plaisir de rencontrer quelqu’un qui fait le même métier, comprend mes problèmes… et les moments de bonheur aussi ! »
Qu’est-ce qui vous a donné envie de coacher après avoir été joueurs ?
ATJ : « C’est d’abord par passion de ce sport. Mon entraîneur de l’époque (Sylvain Froidefond, ndlr) m’a poussé à devenir coach, alors que je n’avais pas spécialement envisagé un tel parcours. Et je crois qu’il ne s’est pas trop trompé par rapport à ma personnalité et mon caractère. En revanche, je ne suis pas du tout le même que lorsque j’étais sur le terrain parce que j’ai poussé la réflexion beaucoup plus loin. »
DL : « Moi, j’ai joué jusqu’à
40 ans, c’est tard. Et à un moment donné, je ne savais pas si j’allais faire ce métier car tu dois gagner de l’argent tout de suite quand tu arrêtes ta carrière. J’en ai discuté avec mon mentor (Glenn Hoag, ancien sélectionneur du Canada et coach à succès à Paris, ndlr), il m’a dit que je devais commencer avec les jeunes… En fait, j’ai toujours été entraîneur, sur la plage, avec des amis… J’adore ça ! »
« Nous, les entraîneurs, sommes des voleurs d’idées. »
Andy Thornton-Jones,
coach du PB86
Quelles sont vos sources d’inspiration dans vos disciplines respectives ou dans d’autres sports ?
ATJ : « J’ai baigné dans le basket à Poitiers, donc j'ai été fortement imprégné de la philosophie de coachs comme Greg (Thiélin) qui m’a entraîné ou Ruddy (Nelhomme), avec lequel j’ai travaillé longtemps. Après, en équipe de France, Fred Crapez a été l’un de mes mentors. Ce sont des gens avec lesquels je discute beaucoup. Après, nous les entraîneurs, sommes des voleurs d’idées. Il y a une autre personne qui m’a marqué, c’est Alex Ferguson parce que je suis un passionné de Manchester United. Je me suis toujours reconnu dans son idée de former les joueurs. Et puis j’ai toujours adoré son côté romantique… »
DL : « Je n’en ai pas vraiment, j’ai parlé de Glenn Hoag… Il y a aussi quelques entraîneurs de football américain. Mais je suis plutôt dans la tête des joueurs, j’ai toujours réfléchi comme un joueur, à la façon dont il fonctionne. En tant que manager, j’adore développer le niveau individuel de chacun, son caractère… Comme le dit Andy, je suis un voleur d’idées d’entraîneurs du top niveau. »
Vous êtes plutôt proches de vos joueurs ou à distance ?
DL : « Au début de ma carrière, je me suis dit qu’il fallait
« couper » avec les joueurs, mettre de la distance. Aujourd’hui, je me suis un peu rapproché d’eux. Je ne suis pas leur ami, mais pour moi il y a un principe :
je m’intéresse à leur santé physique et mentale, je dois donc être proche pour leur parler, savoir ce qu’ils ressentent. »
ATJ : « Je ne suis pas proche des joueurs, mais je pense être très honnête et respectueux sur ce que j’attends d’eux. »
Comment gérez-vous l’hétérogénéité dans un groupe, avec des pères de famille et des « ados » ? Peut-on les manager de la même manière ?
ATJ : « Dans un groupe, on a dix ou douze individualités toutes différentes. Plus tu les comprends, tu connais leur sensibilité, plus c’est facile de les manager. L’idée est de savoir ce dont ils ont besoin pour optimiser leurs performances. »
DL : « Dans mon système, il y a peu de règles mais elles sont essentielles et les joueurs ne peuvent pas y couper. Par exemple, il n’y a aucune excuse quand tu es en retard, que tu sois jeune ou plus âgé. Quand ça se produit, il y a une pénalité physique, un peu drôle quand même… »
ATJ : « Moi, je n’ai jamais mis l’accent sur le fait que le travail physique était une punition, c’est quelque chose dont ils ont besoin pour performer. Nous, les sanctions sont plutôt financières. »
DL : « Mais pour moi, la sanction financière n’est pas équitable entre un jeune et un plus ancien qui n’ont pas le même salaire… »
Au-delà du management humain, d’autres paramètres entrent en ligne de compte :
les fans, les réseaux sociaux, la presse…
ATJ : « Je ne suis ni sur Instagram, ni sur Facebook, ni sur TikTok. Et je ne lis pas les journaux. Je regarde ESPN et la BBC. Et on ne parle pas de mon équipe dans ces médias ! En 2020, lorsque j’ai repris l’équipe, j’ai dit à ma femme qu’il y avait une condition : qu’elle n’aille pas sur les réseaux sociaux. Les critiques, ça me passe au-dessus, mais je sais qu’elles vont toucher ma famille. »
DL : « Comme Andy, je ne lis rien… J’ai un compte Instagram, mais quelqu’un d’autre l'utilise pour quelques opérations de promotion, rien de plus. »
La réussite est-elle collective (liée à l’équipe) et l’échec individuel (au coach) ?
ATJ : « On entend souvent ce discours dans le sport. Mais je ne le perçois pas comme ça. Que l’on gagne ou que l’on perde, la remise en cause est essentielle. Quand on est manager, on fait beaucoup d’erreurs parce qu’on prend des décisions. Il faut l’accepter, comprendre et avancer. »
DL : « Le plus important, c’est d’abord de choisir des joueurs en fonction de leur caractère, au-delà de leurs performances. C’est hyper-difficile de changer le comportement. Donc il faut arriver à ce que les joueurs forment une équipe pour performer. »
ATJ : « 100% d’accord avec Dan. C’est utopique de penser que tu peux changer les gens. Et quand tu recrutes des joueurs de 16, 17, 18 ans, tu as un devoir supplémentaire de les accompagner sur la diététique, le sommeil, l’aspect psychologique… S’ils te font confiance, ils te donneront tout ce qu’ils ont. Pour moi, il y a un élément essentiel : quels ingrédients on met en place tous les jours pour arriver à être performants. Le reste, la victoire ou la défaite, en découle. »
DL : « Je suis d’accord avec Andy, le secret, c’est le process qu’on met en place pour arriver à grandir en tant qu’équipe et à gagner. »
« Je refuse de donner ma voix à quelqu’un parce que personne ne peut parler à ma place »
Dan Lewis,
entraîneur de l’Alterna SPVB
Avez-vous réussi à trouver l’articulation entre vies professionnelle et personnelle ?
DL : « Il y a deux ans, je n’étais pas « normal » avec ma famille car j’étais très stressé, mon métier et les résultats prenaient toute la place. Je n’étais pas moi-même avec ma femme et mes enfants. Ça devrait être mieux cette année. Si je ne trouve pas la balance entre les deux, je quitterai ce job. En plus, je suis entraîneur de l’équipe du Canada… »
ATJ : « L’expérience aide, mais c’est difficile… Quand tu rentres chez toi après une défaite, tu es un peu moins heureux, tes enfants le sentent. Mais il faut essayer de faire la part des choses. Lorsque j’étais entraîneur du centre de formation, je bossais 80 heures par semaine, sept jours sur sept. C’était n’importe quoi et j’ai vite compris que ce ne serait pas tenable sur la durée. »
Quelles sont vos échappatoires ? Le sport ?
DL : « Oui ! Je fais de la musculation, c’est obligatoire ! J’aime rester en forme et pouvoir jouer de temps en temps avec les gars. Avec les enfants, on a essayé le padel, la trottinette au skatepark. »
ATJ : « Je fais du footing, du cardio, du renforcement musculaire. Et après, je passe du temps avec ma famille et mes amis. »
Quel regard de citoyen portez-vous sur les sujets de société : le prix des carburants, le mouvement lycéen… ?
DL : « Je déteste la politique et je n’ai jamais voté parce que ces gens pensent que c’est un grand jeu, alors qu’on ne joue pas. Et il y a beaucoup de mensonges dans ce système. Je refuse de donner ma voix à quelqu’un parce que personne ne peut parler à ma place. Pourquoi a-t-on le droit de vote en France alors que c’est l’Union européenne qui décide de tout ? »
ATJ : « Je suis entraîneur de basket… J’ai un avis plus ou moins affirmé sur certains sujets. Mais le donner sur la place publique ne m’intéresse pas. Pourquoi serait-il plus important que celui des autres ? Je partage mes opinions sur la politique ou les sujets de société avec ma famille. »