Yvan Talbot ou Doogoo D. 53 ans. Percussionniste, compositeur, ingénieur du son et avant tout créateur d'émotions. Il sillonne l'Afrique pour comprendre et apprendre la musique. S'évertue à mixer les cultures dans la vie et les sonorités dans ses sets.
Revenir sur l'histoire d'Yvan Talbot, c'est avant tout conter son rapport à la musique. Libre, passionné, collectif et profondément multiculturel. Une identité musicale forgée au gré des voyages en Afrique de l'Ouest, mais aussi des voyages intérieurs, ceux que l'on fait en sortant de chez soi aux côtés de gamins yougoslaves, maliens, et d’autres nationalités mélangées au cœur des banlieues parisiennes. En ce qui concerne son éducation musicale au sein d’une famille irlando-bretonne, on repassera. Rien, en tout cas, qui aurait pu lui mettre le pied à l'étrier. De son premier album en 2009 au récent Festival A Corps à Poitiers, la vibration et les sonorités dans leur plus grande largeur guident ses pas. Si la ligne directrice de sa vie reste de faire danser les gens, la recherche perpétuelle de nouvelles sonorités et l'expérimentation tous genres confondus passent avant tout. C'est aussi pourquoi le musicien accompagne les compagnies dans la composition de leurs bandes-son. Travailler pour une compagnie, c'est ne jamais composer deux fois la même chose. Là où le marché musical vous enferme dans une case -reggae, hip-hop, électro- la scène chorégraphique exige de tout réinventer à chaque création.
« Ce qui m'intéresse, c'est de faire danser les gens. C'est le lien visible entre un son et un corps qui bouge. » Ce dialogue entre la basse et le genou, entre la caisse claire et l'épaule qui frémit. Cette rencontre avec la danse et la chorégraphie est venue de celle qui partagera quelques années plus tard sa vie : la danseuse et chorégraphe Julie Dossavi. Une révélation. Ensemble, ils fondent une compagnie et posent leurs bagages à Poitiers, là où musiques du monde et création contemporaine peuvent enfin se parler.
Mélange de couleurs
Avant de découvrir l'électro, avant de se perdre des nuits durant sur des tutoriels YouTube, avant les packs de sons et les logiciels de montage, il y a l'Afrique. Burkina Faso, Guinée, Sénégal, Yvan part à la découverte de ce que le continent a de plus précieux à lui offrir : sa culture. « Je partais initialement pour un stage de djembé à 19 ans. Le stage s'est quelque peu éternisé. » Il y restera neuf ans. La ferveur que voue l'Afrique à la musique, la dévotion de ses musiciens envers des sonorités vieilles de plusieurs siècles convainquent Yvan : sa vie se fera là, aux côtés des maîtres djembéfola. Ceux-là l'accueillent à bras ouverts, honorés de voir ce Parisien consacrer son temps et son énergie à l'apprentissage de l'instrument. « Pour communiquer, j'ai dû apprendre le bambara, montrer que j'étais capable de suivre leur apprentissage. »
Ce savoir hérité de plusieurs siècles ne se donne pas ainsi : il se mérite.
« Qu’est-ce que
tu fous là ? »
« On m'a fait comprendre au départ que je n'étais pas bon », rigole-t-il. Chaque jour, plusieurs heures de percussion finissent par lui ouvrir les portes des mariages aux côtés de ses pairs. « C'est extrêmement physique, un rythme très rapide qui exige de donner son corps à l'instrument. » Ses mains se cornent, les tempos s'ancrent dans sa mémoire. Au fil des rencontres et du périple, Doogoo D -l’enfant du pays en bambara et le surnom donné par ses maîtres africains et ses amis- apprivoise d'autres instruments. Comme il aime le dire, ce n'est pas le musicien qui choisit l'instrument, c'est l'instrument qui le choisit. Si l'on suit cette logique, alors le bolon l'a bel et bien choisi. Une caisse de résonance faite d'une calebasse recouverte de cuir de vache, surmontée d'un manche en bois muni de cordes. Pour en tirer ses notes, le gamin du « 91 » va chercher lui-même les peaux de bêtes et construit l'instrument de ses propres mains, révélant ce rapport physique, charnel, qu'il entretient avec la musique depuis toujours. Le bolon laisse échapper un son singulier et profond, qui aura sans doute nourri No Black No White Just Voodoo, album paru en 2008, savant mélange de sonorités électro et africaines hérité de ce long pèlerinage.
Collaboration et pulsation
C'est à Bamako qu'Yvan croise la route d'un autre Poitevin : Toma Sidibé. Musicien, globe-trotteur, lui aussi happé par le continent africain au point d'y poser ses valises pour composer ses albums. Deux âmes sœurs qui se retrouveront, par l’un de ces hasards que la vie affectionne, dans les rues de Poitiers. « Qu'est-ce que tu fous là ? » Le genre de rencontre qui ne s'explique pas, qui se vit, simplement. Aujourd'hui, Yvan Talbot travaille avec la compagnie Faso, fondée par le chorégraphe Serge Aimé Coulibaly. Un collectif qui réunit danseurs camerounais, maliens, burkinabè et belges autour d'une même scène. Une géographie humaine qui ressemble à sa vie. Yvan n'a jamais vraiment quitté l'Afrique. Il y retourne au moins une fois par an. Il y entretient des amitiés vieilles de trente ans.
« Je jouais le jeudi à Bamako pour un mariage, et le vendredi je me retrouvais à Saint-Denis pour le baptême de la même famille. » Cette phrase résume mieux que n'importe quelle définition ce que la culture accomplit lorsqu’on lui accorde sa chance : relier ce que les cartes ont séparé. Et pendant que certains débattent encore d'identité et de frontières, lui s'attelle à rapprocher les mondes par le pouvoir de la musique. Convaincu que quelques notes suffisent à adoucir les mœurs et unir les cœurs.