Homme 
de combat

Yoann Ruelle. 47 ans. Fondateur de la Yo Fox Académie, à Poitiers. Pionnier du MMA. A voyagé à Las Vegas pour défendre son rêve. Formateur dans l’âme, a la compétition dans le sang. Croit au sentiment d’appartenance loin du communautarisme.

Pierre Bujeau

Le7.info

Il y a des choses qu'on ne peut pas expliquer avec des mots ordinaires. La sensation, par exemple, de saisir le corps d'un autre et de le faire basculer dans le vide, de sentir la résistance, puis la capitulation. Yoann Ruelle a connu ça pour la première fois à 6 ans, sur un tatami près d'Angers. Il en a 47 aujourd'hui. Dans sa Yo Fox Académie de Poitiers, 700m2 retapés à partir de 2017, il n'entraîne pas des clients. Il forme des hommes. « J'entraîne quotidiennement près de deux cents personnes. S'ils ne correspondent pas aux valeurs de la salle, ils ne restent pas longtemps. » On y croise tous les âges, toutes les professions, tous les horizons. Une petite société à part entière, qui apprend à vivre ensemble, régie par un code d'honneur hérité des arts martiaux traditionnels. Même si le judo a peu à peu laissé place à un art en plein essor : le MMA. Convaincu des vertus de cette discipline, c’est par elle qu’il transmet aujourd’hui un savoir accumulé au fil de trente années entièrement dédiées à l’apprentissage et à la compétition. 
« Je n’aurais jamais pu emmener des combattants au plus haut niveau sans avoir moi-même goûté à cette intensité. »


Le combat dans le sang

Yoann Ruelle grandit dans une famille où le sport de combat n'est pas une option. Son père le décide tôt : ses enfants sauront se défendre. Pas par crainte, mais par conviction. « Quand on grandit en cité, il faut savoir se défendre. Et dans la vie en général. » L'enfant arrive sur les tatamis avec cette certitude dans les jambes, et y trouve bien plus... C'est dans le dojo de Trélazé, en banlieue d'Angers, qu'il subit ses premières chutes sérieuses. Son coach, Yves-Marie, détenteur du 5e dan, 
n'est pas du genre à faire semblant. Les entraînements sont durs, la compétition est réelle, l'exigence ne se négocie pas avec l'âge. Ce que l’homme lui transmet ne se résume pas à des techniques de projection ou de saisie. C'est une posture entière face à l'effort, face à l’adversité. « Les bases de ma vie. » 
Il y a peu, ce dernier est venu pousser la porte de la Yo Fox. Il a animé une séance, Yoann en parle avec une émotion qu'il ne cherche pas à dissimuler. On comprend alors l’importance du sensei- maître, dans la tradition des arts martiaux- dans la vie d’un judoka.


« Toucher du doigt une carrière internationale. Je l'ai vécu en MMA. »

Quelques années après avoir découvert une discipline mêlant pieds, poings et soumissions, il se lance un pari un peu fou. « A 
35 ans, je n'avais pas la vitalité des autres combattants. Mais j'avais d'autres atouts à faire valoir. » Le goût de la gagne, la résistance à la souffrance des entraînements refont surface. A l'issue d'un cycle de regroupements nationaux, il est sélectionné pour le championnat du monde de MMA aux États-Unis par Fernand Lopez- figure incontournable, connu pour avoir formé les plus grands combattants français. Avec lui, une délégation d'une dizaine de personnes. Une première dans l'histoire de la discipline. « C'était un rêve que j'avais eu en judo, toucher du doigt une carrière internationale. Je l'ai vécu en MMA. » 
Lors de son combat, il affronte un Finlandais qu'il sous-estime. On promet au vainqueur du tournoi un contrat dans l'UFC, la meilleure ligue professionnelle au monde. L’occasion est trop belle, le spectacle prend le dessus sur la stratégie. Il se projette, veut impressionner, cherche le coup d'éclat. Spécialiste du jiu-jitsu brésilien, son adversaire anticipe, contrôle, verrouille. Yoann cède face à la soumission. La défaite lui reste en travers de la gorge... Recalé lors de la sélection suivante, il prend une décision radicale. « J’ai vendu ma maison, mes meubles, et nous sommes partis. » Avec sa femme et leurs deux enfants, il part six mois à Montréal. Puis quelques mois à New York, pour que Yoann affûte son jiu-jitsu brésilien auprès des meilleurs. Il observe, analyse, comprend. Et rentre avec une idée derrière la tête.


Tout à bâtir

Le retour devait se faire à Lyon. C'est un coup de téléphone de sa sœur, installée près de Poitiers, qui rebat les cartes. Un local disponible, un loyer sans commune mesure avec les prix lyonnais, cinq heures de route, puis très vite la concrétisation. En février 2017, les travaux commencent. Les vestiaires, les cloisons, les sols, tout est fait maison, à la main, pendant sept mois. En septembre, la Yo Fox ouvre. Sson succès ne se fait pas attendre. La pédagogie qu’il y développe se veut multidisciplinaire : boxe, judo, lutte, MMA, et jusqu’à récemment la danse. Chaque année, de nouvelles lectures, des recherches en biomécanique et en préparation mentale viennent nourrir et affiner sa méthode. Et les résultats parlent. Mikail Bayram, arrivé du basket sans jamais avoir frappé quiconque, est devenu combattant professionnel, jusqu'à l'UAE Warrior à Abu Dhabi. Haïk Khodedanian, ancien footballeur sans aucun bagage martial, formé ici depuis trois ans, a séduit le public lors de l’Hexagone MMA. Des trajectoires rendues possibles par un homme qui fait de l’égalité un principe fondateur. « Quand tu entres ici, tu te mets sur la même ligne que les autres. Peu importe d’où tu viens, combien tu gagnes ou ce que tu crois. » Le salut du début de séance, hérité du judo, n’est pas un symbole. Il unit et rappelle les fondements des arts martiaux et du vivre-ensemble, politesse, sincérité, respect, modestie.

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