Brian Moreau, la moto dans la peau

Brian Moreau. 24 ans. Champion d’Europe précoce de motocross. Formé par la rigueur, forgé par l’orgueil. A tutoyé les sommets avant de côtoyer les abysses. Est devenu, par la force des choses, une figure paternelle.

Arnault Varanne

Le7.info

Quelle autre discipline peut vous faire passer de l’ombre à la lumière en une fraction de seconde ? Peu de sports peuvent rivaliser avec le motocross. L’histoire de Brian Moreau en est la preuve… Il se souvient de tout. Chaque virage. Chaque ornière dans laquelle il s’est engouffré. Chaque positionnement, chaque podium. Sa mémoire restitue les détails avec une précision chirurgicale. Il se souvient de sa première course, à 6 ans, sur le circuit de Pranzac. Et de celle qui marquera à jamais le reste de son existence, le 15 février 2020, à Tampa, en Floride. Entre les deux, une ascension fulgurante. Issu d’une famille aux moyens modestes et éloignée du monde du motocross, le gamin d’Avanton a gravi les échelons à une vitesse vertigineuse. À seulement 15 ans, il est déjà quadruple champion de France et champion d’Europe. Une précocité qui lui ouvre les portes de l’Amérique, à 
17 ans, terre promise de tous les pilotes qui rêvent de se mesurer à ce qui se fait de mieux dans sa discipline. À Tampa, Brian dispute sa première course de l’autre côté de l’Atlantique. Loin des siens, mais accompagné par Marvin et Mathilde Musquin, deux figures du motocross français installées en Californie. Autour de lui, des noms qu’il regardait jusque-là depuis son écran : Ferrandis, Lawrence et d’autres pointures de la discipline. Tout semble réuni pour que le jeune Français révèle son potentiel aux yeux du monde. L’hiver américain lui a permis d’affûter sa préparation avec sa KTM 250 SX-F, une bombe de mécanique confiée aux meilleurs mécaniciens américains. La machine est prête, le pilote aussi. Puis le choc. C’était le début des essais, dans un petit enchaînement de bosses. « Je n’ai pas réussi à m’éjecter de la moto… » Brian ne le sait pas encore, mais dans sa chute il s’est fracturé une vertèbre, occasionnant une perte de l’usage de ses jambes et de son buste. Ce qui était la première journée du début de son rêve tourne au cauchemar.

« Roule ou crève »

Quel diable peut ainsi frapper ces sportifs au moment de mettre les pleins gaz face à un mur de terre de plusieurs dizaines de mètres ? 
« Une sensation de liberté au moment de sauter. Une adrénaline indescriptible lors du départ avec trente motos simultanément. » Le motocross est ainsi. Brutal. Spectaculaire. Addictif. Une discipline capable de vous propulser dans les airs avant de vous ramener violemment à la réalité. Bon nombre de pilotes ont tenté de s’en éloigner après avoir vu le sport emporter l’un des leurs. Mais la moto ne se quitte jamais complètement. On s’accroche aux souvenirs, aux réflexes, aux odeurs de terre, au bruit des moteurs qui montent dans les tours. Depuis son fauteuil roulant, Brian n’a jamais vraiment fait le deuil de sa carrière auréolée de titres et de succès.

« On ne peut 
jamais se préparer à ça. »

Et comment tourner la page lorsque l’on a tout sacrifié ? L’école, la vie sociale, en bref son adolescence. « On vit avec la menace de se faire très mal, sans jamais penser que ça peut nous tomber dessus. On ne peut jamais se préparer à ça. » Alors les questions tournent encore et encore. Jorge Prado, Tom Vialle, son rival et ami de toujours. Des noms aujourd’hui installés au sommet du motocross mondial. Des pilotes que Brian a connus lorsqu’ils portaient, comme lui, l’étiquette de futurs prodiges. Que serait devenue sa carrière sans cette chute ? Jusqu’où aurait-il pu aller ? Aurait-il connu la même trajectoire que ceux qu’il affrontait autrefois ? Brian s’est posé ces questions un million de fois. Et puis quel virage pouvait désormais prendre sa jeune existence ? D’autant qu'un nouveau coup du sort est venu s’abattre sur lui. « J’ai engagé des procédures pour faire reconnaître la part de responsabilité de l’organisation américaine. » Sur les vidéos de l’accident, Brian estime que son incapacité à bouger était visible. Dans la précipitation, les secours l’auraient manipulé et auraient notamment tenté de le remettre sur ses jambes malgré ses avertissements. Avec ses avocats, Brian engage alors une longue procédure. Cinq années d’attente, d’espoir et de reconstruction suspendues à une décision de justice. En début d’année, elle tombe. L’organisation américaine remporte le procès. La demande d’indemnisation, qui s’élevait à plusieurs millions de dollars, est rejetée. La promesse d’une reconstruction balayée d’un revers de main.

Renaissance

Tout en sachant que le pire a pu être évité, Brian a entamé une nouvelle course. Pas de démarrage en trombe, cette fois, ou de virage à pleine vitesse. De la patience, du courage et cette même hargne qui l’animait sur les circuits. « Passé l’étape du déni, j’ai vraiment voulu comprendre ce qui se passait dans mon corps. Ça me permet de donner de la force et des conseils à d’autres pilotes. » Cette pugnacité, il la tire, aussi et surtout, de son rôle un peu particulier de grand frère. Trois de ses frères et sœurs ont grandi avec une figure paternelle peu présente. Leur père purge une longue peine de prison. Alors, au fil des années, Brian a naturellement pris une place différente. Celle d’un père par la force des choses, et d’un repère aussi. Avec une volonté chevillée au corps, ne pas reproduire certaines erreurs commises par un paternel quelquefois dépassé par la trajectoire que prenait la carrière de son fils prodige. Alors Brian apprend en avançant. Il écoute, observe, tâtonne. Et tente de laisser à ses frères et sœurs la liberté qu’il n’a pas toujours eue.

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