Focale sur rue

Dans les parkings, sous les ponts, dans la rue, Jean-Éric Mallet a côtoyé ceux qui y vivent pour réaliser des clichés monochromes de ses « égarés de la vie » à Poitiers.

Pierre Bujeau

Le7.info

Dans le centre-ville, ils sont là. Assis sous les arcades, allongés dans les parkings ou regroupés près des places passantes, les « zonards » font partie du décor. Le photographe Jean-Éric Mallet a décidé de les regarder autrement. L’idée lui est venue entre deux reportages. Habitué à photographier les fidèles dans leurs lieux de culte, des orthodoxes à Poitiers à l’Église éthiopienne de Lyon, il s’intéresse « à la beauté des scènes et à documenter la place encore prégnante de la religion en France ». Photographe documentaire depuis plus d’une dizaine d’années, il s’est lancé après des études avortées en géographie. Durant un interstice d’un an à Poitiers, où il doit réaliser un autre documentaire, il se tourne vers la photographie de rue et ceux qui l’habitent. « Un 
peu par hasard. On les voit sans vraiment les voir. Devant les Cordeliers, on n’y prête pas attention », explique-t-il. À l’été dernier, il décide de démarrer, sans commande ni financement, avec pour seul objectif de « faire un état des lieux de la zone ». Les débuts sont hésitants : plusieurs semaines à observer, discuter, rester parfois des heures sans déclencher son appareil. « Il faut gagner leur confiance, surtout ne pas arriver comme un intrus », 
insiste-t-il. Introduit par des connaissances locales, dont Béné, figure du tissu culturel poitevin, il tisse peu à peu des liens. Certains acceptent d’être photographiés, d’autres non. « Au début, ils croyaient que j’étais flic. Dans la rue, ils n’ont pas l’habitude que l’on s’arrête pour discuter avec eux. »

La rue en photo

Son travail, majoritairement en noir et blanc, capte des fragments de vie : une discussion, une errance, un regard, une friction. Parfois des portraits posés, souvent des scènes prises sur le vif. Mais derrière les images, ce sont surtout des trajectoires qui émergent. Thomas, 25 ans, dort dans des parkings. Alexia traîne un passé familial difficile. Francisco lutte avec des troubles schizophréniques. « Ce 
n’est pas pour rien qu’ils se retrouvent à la rue, il y a bien souvent une spirale infernale qui les emmène là », insiste le photographe. Au fil des mois et des heures passés auprès d’eux, son regard évolue. Il comprend que l’idée reçue selon laquelle « quand on veut, on peut » est bien plus complexe. La dépendance à l’alcool ou aux drogues, la dureté des nuits dehors, surtout l’hiver, deviennent tangibles. Loin des jugements simplistes, il ajoute : « Quand tu es dépendant, ce n’est pas drôle. » 
Sur Instagram, ses premières images suscitent déjà des réactions. Mais le photographe reste lucide : « Une photo ne va pas changer le monde. » 
Son ambition est ailleurs : montrer, documenter, donner à voir sans misérabilisme. Un travail au long cours, encore en construction.

Instagram : je_mallet.

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