Illustrateur, traducteur, voix off… Certaines professions voient leur univers profondément chamboulé par l’intelligence artificielle. Leur avenir est-il menacé ?
Des professionnels
témoignent.
Depuis trois ans et le boom de l’IA, nos quotidiens ont changé. Vidéos de Brad Pitt et Tom Cruise dans des scènes d’action improbables, voix d’Angèle détournée, ou encore un pape en doudoune. Des contenus qui peuvent prêter à rire mais qui laissent vite place à l’inquiétude. Notamment pour les professionnels qui notent un impact direct de ces technologies. Noémie Hay est illustratrice à Poitiers. Un beau jour, elle prend connaissance d’un message d’un de ses abonnés via Instagram, réseau social sur lequel 50 000 personnes la suivent. Elle tombe des nues… L'une de ses créations a été reproduite par une IA et mise en vente sur une plateforme privée en ligne. Mêmes motifs, mêmes couleurs, mais en moins bien. La copie est flagrante. « Aucun système ne peut vérifier l’intégralité des œuvres générées par IA sur le site », explique-t-elle. Et le site touche des commissions sur chaque vente, il n’a donc aucun intérêt à retirer l’œuvre. Après sa réclamation, la réponse est froide : « Vos créations ne disposent pas d’éléments distinctifs pour prouver que la copie a été générée par l’IA. » L’utilisateur continue encore aujourd’hui d’exploiter le travail de Limisitic. « J’ai été contactée par des avocats spécialisés en propriété intellectuelle, mais c’est beaucoup de temps et d’argent, dont les petits créateurs ne disposent pas », souligne Noémie Hay.
Traduction vs IA
Hélas, les dérives des ChatGPT et consorts ne se cantonnent pas à l’illustration… Manuela Ciuruc, traductrice à Poitiers, travaille sur des documents médicaux et juridiques qui exigent une connaissance fine de la langue, dans son cas le roumain. « Il y a deux ans, j’ai noté une baisse d’activité. » Grandes entreprises ou micro-entrepreneurs voient dans l’IA et les traducteurs automatiques un gain de temps et d’argent, mais beaucoup reviennent aux professionnels. « J’assiste à un retour en arrière. Les entreprises soucieuses de leur image et de l’expérience client confient leurs traductions à des experts pour éviter les quiproquos et les conséquences lourdes sur leur activité. »
Comédien aux aguets
La séquence a fait le tour des réseaux sociaux. Emmanuel Curtil, voix française de Jim Carrey, a alerté le grand public lors des César : « Le doublage risque de disparaître si nous ne légiférons pas. » Une phrase qui fait froid dans le dos, mais la réalité est là. « De nombreux comédiens sont contraints de monétiser leur voix pour compenser la perte de missions », explique Céline Furet, comédienne et voix off à Poitiers. Pour elle, c’est une question de société : « L’émotion, la nuance et la complexité véhiculées par la voix ne peuvent être sacrifiées sur l’autel du profit. »