Norman Jangot. 41 ans. Musicien, scénariste. Quinze ans à tâtonner avant de trouver sa voie : l’écriture. Arrivé à Châtellerault par amour, guidé par l’inspiration. Créateur dans l’âme, né pour imaginer.
On le croise parfois, silhouette discrète, le nez plongé dans un livre, déambulant dans les rues de Châtellerault. Certains ralentissent, s’interrogent. Peut-être le prennent-ils pour un fou. Mais Norman ne regarde pas vraiment le monde. Il le réécrit, trop occupé à construire les arcs narratifs de ses prochains romans. Fou ? Peut-être. Mais alors, qui ne l’est pas ? Ceux qui rêvent ou ceux qui s’alignent ? Ceux qui questionnent ou ceux qui acceptent sans comprendre ?
Pourquoi faut-il absolument jouer au foot dans la cour ? Pourquoi faudrait-il absolument faire des études ? À ces questions, le monde répond souvent par des évidences creuses. Alors, enfant, on apprend à se taire. À se fondre. À appartenir. « J’aurais aimé savoir claquer la porte et dire que je m’en foutais. » Mais vous savez ce qu’on dit lorsque l’on chasse le naturel… Dans l’atelier de son grand-père, décorateur de théâtre, le petit Norman apprenait déjà à fuir le réel. Entre les décors et les mécanismes, il inventait d’autres vies. Tantôt GI Joe, tantôt magicien. L’imaginaire comme refuge, comme ligne de vie. Aujourd’hui, tardivement révélé à l’écriture, le jeune quadragénaire a retrouvé ce territoire intérieur. Un espace où ses obsessions deviennent matière, où ses rêves prennent corps.
Tendre enfance
C’est en Isère que tout commence. Une enfance bercée par la douceur de ses grands-parents. Son grand-père construit des automates, fabrique des mondes. « Je me souviens d’un dragon immense, qui crachait de la fumée. » Sa grand-mère, bibliothécaire, veille sur les livres. Mais Norman, lui, regarde ailleurs. Il filme, découpe, bricole. Une caméra, quelques objets, et l’imagination fait le reste. « On copiait des sketchs, les Inconnus, les Nuls… et je me disais : « Je veux faire ça. » » Puis viennent les images qui marquent. Celles qui bouleversent une vie. Le cinéma d’horreur des années 90, ses codes, ses excès, son esthétique. Dans son appartement du centre-ville châtelleraudais le décorum ne trompe pas. Chargé de squelettes, de bougies, l’imaginaire s’assombrit, se densifie. Une scène lui revient. Dans le bus du collège, un chauffeur diffuse par erreur un film d’horreur. « Tous les gamins étaient scotchés. » Il mettra trois mois à identifier le film : Evil Dead II. Pas d’Internet à l’époque. Juste la mémoire… et la fascination. Aujourd’hui encore, il replonge dans ces images nocturnes. Par goût du frisson, mais aussi pour cette fabrication artisanale du cinéma. Une matière brute, dans laquelle il puisera plus tard, pour nourrir ses textes.
« À ce moment-là, je vois le bout du tunnel. J’étais désespéré. »
Longtemps, Norman cherche. La musique d’abord, en tant que guitariste de rock français. Sans véritable décollage. Puis la vidéo. Une web-série bricolée avec des amis, portée jusqu’au bureau de Bruno Gaccio, à Canal+. Une porte entrouverte. Et cette phrase, sèche : « Qu’est-ce que vous faites là, les gars ?
Je ne produis pas du tout ce genre de truc. » Et puis plus rien. Norman broie du noir. Seul, dans son appartement de banlieue parisienne. Le chômage s’arrête. Le RSA prend le relais. Il réduit tout. Ses besoins, ses sorties, ses ambitions. Il tient comme il peut. Puis la bascule. Un samedi. Un week-end de quatre jours. Norman a 28 ans. Il regarde sa vie défiler. L’impression de n’avoir rien construit. Rien laissé.
Révélation
Alors il ouvre son ordinateur. Et il écrit, sans plans, sans retenue, un peu comme ça. Le plaisir est instantané, comme une révélation prise dans une frénésie inexpliquée. « C’était absolument fou. J’avais l’impression de vivre une histoire mieux que tout ce que j’avais fait auparavant. » Ses amies et sa famille, d’ordinaire sans filtre au moment de donner leur avis à propos d’une chanson ou d’une mini-série, sont unanimes.
« C’est vraiment pas mal. » Alors il tente. Il envoie quelques pages à plusieurs éditeurs, comme une bouteille à la mer. La réponse tombe. Il est édité. « À ce moment-là, je vois le bout du tunnel. J’étais désespéré. » Quinze ans à se disperser, à espérer entre musique et image. Quinze ans à chercher une forme. La voilà. Enfin. Il tient enfin la forme d’art qui va l’extraire de sa condition. Mais le monde se fige. Confinement après confinement, les rencontres sautent. Les librairies ralentissent. L’élan est coupé. Qu’importe, Norman écrit. A Malakoff d’abord, puis à Châtellerault, dans un Airbnb devenu refuge, point d’ancrage provisoire dans une ville qui lui est étrangère. Car c’est là aussi que se joue une autre rencontre, essentielle : celle de sa compagne, croisée au détour d’un recueil littéraire. Comme si les mots avaient fini par relier tout ce que la vie lui avait tenu à distance. De cette période naissent ses livres, portés par cette tension entre l’ombre et la lumière, entre l’effondrement et la création : Au cœur du cirque funèbre, L’œuvre du serpent, des textes salués et édités par Héloïse d’Ormesson. Alors, si vous le croisez, là, au détour d’une rue, entre deux pensées… arrêtez-le. Parlez-lui. Car, sans le savoir, vous marchez peut-être déjà dans une histoire que ses mots n’ont pas encore créée.