Lancino, le métronome

Le compositeur civraisien Thierry Lancino impose son rythme au monde de la musique classique, en France comme aux Etats-Unis où il réside. Rencontre.

Romain Mudrak

Le7.info

Je ne savais pas qu’on honorait les gens de leur vivant. Pendant longtemps, j’ai pensé que pour être reconnu, il fallait être mort. Tous les grands compositeurs dont j’admirais l’oeuvre étaient morts.” A 55 ans, l’enfant du pays, Thierry Lancino, vient de recevoir les honneurs du lycée Victor-Hugo, à Poitiers. Depuis le 8 juin, la salle de musique porte son nom. Le début de la gloire ? En tout cas, un moyen d’inspirer des vocations. Il y avait Mozart, Ravel… Voilà maintenant Lancino. La critique internationale le place au niveau de ses illustres aînés. Surtout depuis que son Requiem pour 230 instrumentistes a rencontré le succès, salle Pleyel à Paris. C’était le 8 janvier dernier.


L’autodidacte

Le compositeur impressionne le plumitif averti. Madame le proviseur du lycée Victor- Hugo l’a répété plusieurs fois : “Thierry Lancino a traversé l’Atlantique pour nous rencontrer.” Un Américain à Poitiers. Ses petites lunettes strictes, sa barbe naissante, son blouson en cuir et son tempérament calme lui donnent une apparence de globe-trotter qui en a vu d’autres. Thierry Lancino est un autodidacte. De l’harmonie municipale de Civray aux plus grandes salles new-yorkaises, il s’est construit tout seul, sans mentor. Le rêve américain. Même le nom de Pierre Boulez, fondateur de l’Institut de Recherche et de Coordination Acoustique (Ircam), qui l’a incité à passer de l’électronique à l’instrumentale au milieu des années 1980, ne lui évoque qu’une “relation professionnelle”. Voilà peut-être le secret qui fait de sa musique un “être à part”, selon la critique. Un coup de pied dans la fourmilière. Une cymbale crash qui “claquerait la porte à un XXe siècle bruyant et sanglant”.

Elle est loin l’époque où le maître adolescent venait suivre des cours particuliers à Poitiers, en stop depuis Civray. Terminé le temps où il admirait l’aubade de son grand-père au saxophone sous la fenêtre de sa chère et tendre. Aujourd’hui, il est contraint d’écouter France musique sur le web. Le petit “poste à modulation de fréquence” de son enfance a été remisé au placard.


Des plaisirs simples

Evoquer ces souvenirs le décrispe. Le grand compositeur se laisse même aller à confier qu’il a découvert le contrepoint, sa marque de fabrique, en écoutant trop vite un 45 tours du Concerto en ré mineur pour deux violons de Bach. Il avait 18 ans. Thierry Lancino n’a pas oublié que, dans son histoire, rien ne laissait présager un tel destin. Voilà comment il parvient à revenir sur Terre. Ce père d’une famille recomposée de quatre enfants est plus simple qu’il n’y paraît. Dès que possible, il s’installe en terrasse pour boire un café en fumant une cigarette. “C’est un fantasme chez moi car tout cela n’existe pas aux Etats-Unis.”

Le New-Yorkais, adulé par le public, semble ainsi réellement touché de voir son nom gravé sur une plaque au lycée Victor-Hugo de Poitiers. Thierry Lancino a compris que l’on pouvait être à la fois grand compositeur et vivant à 17 ans, quand il a appris le décès de son auteur préféré, Stravinski. Et si, lui aussi, était en train de passer à la postérité de son vivant ? Et si comme David, l’héros antique du Requiem qui a hanté ses cinq dernières années, Thierry Lancino rêvait d’immortalité ?
 

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