Emma Monnier, alias Frida Narin. 43 ans. Neuvilloise d’adoption. A fui le Kurdistan iranien il y a une petite vingtaine d’années. Eprise de liberté artistique. Ecrit, peint et enseigne. Ne regrette rien, bien au contraire.
Un rocking chair au milieu d’une route. Elle, assise confortablement, jupe et talons hauts, chapeau sur la tête et lunettes de soleil sur le nez. La couverture des Éclats de liberté -son quatrième livre- fleure bon la dolce vita. Dans son « auto-portrait d’une existante », Frida Narin se raconte par le menu. D’aussi loin qu’elle se souvienne, la native de Mariwan a « toujours été la rebelle de la famille ». Celle qui pose des questions et remet en cause les dogmes établis dans ce Kurdistan iranien « patriarcal et traditionnaliste ». La cinquième d’une fratrie de sept enfants a très tôt souffert de devoir réfréner ses envies de liberté profondes au sein de la dictature des mollahs.
« Cette féminité que j’avais envie de vivre, je n’en avais pas le droit. En fait, j’ai toujours vécu comme un garçon, avec des cheveux courts, un manteau long, des chaussures de garçon… » Le bac dans la poche et le mariage à suivre, très peu pour elle. Faridah Mohammadi, de son vrai nom, aime la poésie entre autres choses. Elle écrit et publie, bercée par les récits découverts sous le manteau d’écrivaines telles que Virginia Woolf autrice d’Une chambre à soi. Ses premiers poèmes clandestins deviennent publics, ce qui lui vaut une forme de reconnaissance. Mais très vite, la jeune étudiante en arts plastiques dérange. « J’ai été interdite d’exposer, de publier par les services de renseignements iraniens. » Quelques-uns de ses amis ont croupi de longues années en prison pour des motifs identiques.
Rêve brisé
Histoire de ne pas subir le même sort, Frida a préféré l’exil en 2007, d’abord au Kurdistan irakien. « Pourtant, mon rêve était de rester chez moi, de reconstruire, de me battre… » Là-bas, à quelques centaines de kilomètres de chez elle, la fille de couturière et de marchand de pétrole perfectionne son kurde, une langue interdite à l’école iranienne où seul le persan a droit de cité. Puis elle embrasse une carrière de journaliste, en presse écrite, puis à la télé et en radio, double les films étrangers, jusqu’à signer une chronique hebdomadaire dans Le Hawler Post, l’un des principaux journaux d’Erbil. Où il est question de féminité et de liberté de disposer de son corps. Ses billets ne sont pas du goût des salafistes. « Ils ont menacé le journal en disant au directeur : « soit vous vous occupez de cette fille, soit on s’en occupe. » » On devine la suite.
« Celle que je suis aujourd’hui, c’est grâce à toutes ces blessures, ces histoires difficiles que j’ai vécues. »
Nouvel exil à l’horizon 2009, direction Paris pour Frida et son mari, lui aussi Iranien. La Kurde devenue « athée » ne maîtrise aucun mot de la langue de Molière. Tout juste connaît-elle de la France le film Trois Couleurs : Bleu, avec Juliette Binoche. C’est pourtant son « passé » récent qui la rattrape. « On m’a proposé de travailler pour l’antenne parisienne de la chaîne du parti démocratique kurde. » Après six mois, Frida a pourtant abrégé l’aventure, consciente que « [mon] intégration passe par l’apprentissage de la langue, de la culture françaises ». L’imprégnation a bien fonctionné, merci pour elle. A l’entendre disserter dans le salon de sa maison neuvilloise, on peine à imaginer que la barrière de la langue ait pu, un temps, la priver de tout. Et d’emploi en premier lieu, soupire l’ancienne étudiante en cinématographie à Paris 8 et Histoire de l’art à Nantes. « Mon nom ne m’a pas aidée non plus, abonde-t-elle. Quand j’en ai changé pour m’appeler Emma Monnier, j’ai trouvé un travail le lendemain de technicienne informatique et surveillante dans un collège de Saint-Maixent. »
Mission accomplie
Aujourd’hui, Farida Narin se sent « heureuse, vraiment », même si des cauchemars nocturnes la hantent encore. « Des choses qui sont liées à la guerre, à ce que j’ai vécu », dit-elle pudiquement. Comme cet enfant qui a sauté sur une mine devant elle au « lendemain » de la guerre Iran-Irak. L’art-thérapie l’a aidée à aller mieux, la peinture à expurger ses vieux démons. La mère de famille (un garçon de 11 ans, une fille de 8 ans) aime explorer les luttes intérieures des femmes à travers ses toiles. Quand elle n’exerce pas son métier de traductrice en télétravail, la Neuvilloise enseigne l’art-thérapie aux jeunes enfants dans un atelier dédié. Mission accomplie pour elle qui a « toujours voulu être professeure ».
« Celle que je suis aujourd’hui, c’est grâce à toutes ces blessures, ces histoires difficiles que j’ai vécues. Ça a été compliqué, mais je n’ai jamais lâché. Je suis toujours à la recherche de cette femme qui a été effacée, j’essaie de lui redonner une vie. » Un aller sans retour vers l’Iran, son pays d’origine encore et toujours sous les bombes. Frida n’a pas oublié Mahsa Amini. La jeune femme d’origine kurde a été arrêtée en septembre 2022 par la police des mœurs avant de mourir trois jours plus tard. Ç’aurait pu être elle. Le mouvement Femme, vie, liberté est né après ses funérailles. Femme, vie, liberté. Trois mots
« tellement essentiels ». Parole de femme émancipée.