Patrick Bernard, de tous les peuples

Patrick Bernard. 70 ans. Ethnographe. Consacre sa vie à défendre les peuples dits primitifs à travers la planète. Président de la Fondation Anako et organisateur du festival du film ethnographique qui se déroule entre la Vienne et le Maine-et-Loire. Sacré personnage.

Arnault Varanne

Le7.info

Sa vie est un roman ou presque, mais il n’a pas encore commencé à écrire ses Mémoires. « Je réserve ça pour la période 80-90 ans », se marre Patrick Bernard. Lui qui vient de fêter ses 70 printemps n’aime pas forcément parler lui, il privilégie les autres. Tous ceux qui, à travers la planète, vivent à rebours de la folie du monde occidental consumériste. Tous ces peuples en danger parce qu’opprimés, chassés de leurs terres, convertis de force... « A partir du moment où on a considéré que nous n'appartenions plus à la nature, mais que la nature nous appartenait, nous avons foncé dans le mur… » 
Le président du festival Anako assène ses vérités d’un ton monocorde. En fidèle disciple du regretté Edgar Morin, il se définit comme « un opti-pessimiste ».

Chaque année, l’ethnographe bat le rappel des consciences en montrant à l’écran des peuples dont on ne parle jamais. Maine-et-Loire, Vienne… Anako a fait du nomadisme sa marque de fabrique. « Les peuples pour lesquels on se passionne et on s'engage sont très souvent nomades. Les frontières, c’est un truc inventé par les occidentaux pour mieux les contrôler », persifle l’intéressé, qui a lui-même migré de Paris à Thuré, puis Loudun et, enfin, Montreuil-Bellay. Enfin, lorsqu’il pose ses valises. Car Patrick Bernard n’aime rien tant que le terrain et l’observation. Il compte à son carnet de route « entre 
75 et 80 expéditions sur tous les continents ».

Rite de passage

L’enfant de Gérardmer, dans les Vosges, a très vite été initié aux joies simples de la nature et du règne animal par un père artisan peintre et « rebelle ». Ecolo un jour… « Mes premiers jobs étudiants, je les ai eus à la Ménagerie du jardin des plantes et au zoo de Vincennes. En parallèle, je me suis aussi intéressé aux minorités mal considérées, comme les Gitans qui passaient devant chez moi et que je rejoignais pendant des heures dans leur campement. » Imagine-t-on aujourd’hui un ado de 17 ans partir avec un copain au Burkina-Faso ? 
Il l’a fait, puis a récidivé, freiné un temps par le décès de son paternel. En Amazonie, Patrick est allé à la rencontre d’une tribu amérindienne nommée les Wayana. « Trois semaines », avait-il annoncé à sa mère. Il restera finalement deux ans sur les rives du fleuve Maroni. Adopté ? « Oui, répond-il du tac-au-tac. Je me suis soumis aux rites de passage, qui consistaient à se faire piquer par deux cents guêpes et fourmis carnivores… »


L’« opti-pessimiste », dont le publicitaire Jacques Séguéla a un temps voulu faire « le Cousteau de la terre », a accroché à son tableau de chasse quelques jolis succès. D’abord en documentant la vie des peuples dits primitifs à travers films et livres. Ensuite en cofondant, en 1988, Icra International, l’association de solidarité internationale avec les peuples menacés, puis le Fonds mondial pour la sauvegarde des cultures autochtones en 1993 et, enfin, la Fondation Anako en 2011. En 1992, le Vosgien de naissance a contribué à ce que le Prix Nobel de la Paix revienne à la Guatémaltèque Rigoberta Menchú… cinq cents ans après la « soi-disant découverte des Amériques » 
par l’explorateur Christophe Colomb. « Les Américains, les Espagnols, les Européens et les Portugais s’apprêtaient à fêter ça en grande pompe, sauf qu’on oublie de dire que cette découverte a engendré le plus grand génocide que l’Humanité ait connu. » 


Condamné à mort

Le 27 juin, Patrick Bernard présentera, à Montreuil-Bellay, son dernier film, Triangle d’Or, une famille kayane. Le fruit d’une filiation de plus de quatre décennies avec ces peuples montagnards de Birmanie, chassés par la junte militaire, exhibés dans des villages- zoo… Face caméra, les anciens confient leur nostalgie, les plus jeunes leurs rêves. Le réalisateur s’est démené en coulisses pour exfiltrer quelques-uns des membres de la tribu kayane. « J’ai même été condamné à mort pour cela, avec un photographe. Et j’en suis fier. » Patrick Bernard revendique son anticonformisme, pas prêt à céder un pouce de terrain aux sirènes de la télé mainstream. Ses Rendez-vous en terre inconnue(*) ne bénéficient pas d’une équipe de production pléthorique ni de ruissellement financier. Les initiés comprendront. Quoi qu’il soit, sa passion pour ceux qu’il appelle « les peuples sages » ou « peuples racines » semble inextinguible. « Ce sont les derniers gardiens de la terre. » A l’instar des Jarawa, une tribu de chasseurs-cueilleurs de l’archipel indien des Andaman dans laquelle il a réussi à pénétrer non sans mal. Son documentaire Premiers contacts témoigne de cette ouverture lente. Sûr que cette rencontre 
« mémorable » figurera dans ses futures Mémoires. 


(*)Émission à succès de France 2 où une personnalité vit quelques jours au sein d’une tribu reculée du monde.

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