Pierre Albertelli, 
derrière le masque

Pierre Albertelli. 33 ans. Peintre, plasticien, éprouve un besoin vital de créer. Marseillais de naissance, adopté par le Poitou. S'évertue à faire jaillir la matière. Nourri par une obsession : créer.

Pierre Bujeau

Le7.info

L'exposition se tient au domaine de Bourgville. Forteresse médiévale, puis lieu de la gendarmerie à cheval au 
XIXe siècle, cette gentilhommière intrigue autant qu'elle bouscule. À quelques rues du château de Monts-sur-Guesnes, le bâtiment semble lui-même avoir traversé les époques sans jamais complètement s'en remettre. Au-dessus de nos têtes, le plancher est marqué par le temps, quelques trous béants laissent apercevoir l'étage supérieur. Sur les murs, la peinture s'est écaillée. En y passant le doigt, une fine pellicule se détache et tombe au sol, parmi les petits morceaux de bois tombés du plafond. Avec un peu d'imagination, on pourrait croire que les propriétaires ont quitté les lieux précipitamment, abandonnant derrière eux leurs tableaux. Ce sont les œuvres de Pierre Albertelli qui habitent désormais ces murs. Entre les craquelures apparaissent des visages aux expressions profondément humaines, mais aussi fantomatiques. Des spectres semblent observer le visiteur, leurs corps, leurs regards et leurs déformations entrent en résonance avec les murs abîmés de la bâtisse. Une étrange synergie se crée, attisant la curiosité. On se plonge alors dans ces œuvres comme dans une énigme. On cherche un sens, une logique, une explication rationnelle. Mais il n’y en a peut-être pas. « La réponse se trouve dans ce que l'on veut y voir », note l'artiste.


Un univers à part entier

Pourquoi ces figures masquées ? 
Pourquoi ces corps décharnés ? 
Pourquoi ces spectres aux allures monstrueuses ? Pierre Albertelli ne cherche pas à donner de réponse univoque. Chez lui, tout est un savant mélange d'obsessions, de culture et d'inspirations. Pierre est un enfant des années 1990, une génération qui grandit avec l'essor du cinéma fantastique et horrifique, où la peur devient aussi un moyen d'explorer la psychologie humaine. Chez son oncle et sa tante, le jeune Pierre dévore les VHS entassées sur un grand meuble. Il y découvre les films qui nourriront plus tard son imaginaire : John Carpenter et Halloween, David Cronenberg et La Mouche, Le Festin nu. 
« L'affiche de Dracula de Francis Ford Coppola revient souvent comme une obsession », confie-t-il. Ces univers marqueront durablement le futur peintre par leur manière d'utiliser le fantastique pour parler du corps, de la peur et de la transformation. À ces références se mêlent des influences plus anciennes : 
Jérôme Bosch et ses visions peuplées de créatures, Francisco de Goya et ses représentations de la folie. Une culture classique qui se frotte à la culture geek et à la pop culture, un mélange que Pierre transforme peu à peu en un langage qui lui est propre.


« Je suis 
plus heureux 
et en meilleure santé mentale
quand je produis. »

En 2019, l'un de ses anciens professeurs lui propose une résidence artistique dans le château de Coussay. « Je venais de finir ma licence et je n’avais pas d’autres plan, alors j’ai foncé » Le jeune artiste accepte. Et quitte une vie qui, jusque-là, était rythmée par les petits boulots, les horaires décalés et les nuits provençales. Citadin invétéré, il se retrouve soudain seul dans la campagne. Et face à lui-même, il crée.


Créer comme rituel

Aujourd'hui, Pierre s'est installé dans un petit village près de Monts-sur-Guesnes. Il y a trouvé ce que les appartements exigus d'Aix-en-Provence ne pouvaient plus lui offrir : de l'espace, du silence, et surtout du temps. Il se lève tôt, pousse la porte de son atelier et se met au travail. Pas une journée ne passe sans qu'il ne crée. Il dessine, peint, compose de la musique. Peu importe la forme, pourvu que quelque chose naisse. Cette discipline est devenue un rituel, une manière de commencer la journée mais aussi de ne jamais laisser la création s'éteindre. Alors il expérimente, il mélange, il tente, recommence, et parfois laisse faire le hasard. Sur ses toiles, rien n'est complètement figé : la peinture doit pouvoir lui échapper. « J'utilise des crèmes pour les mains, du marc de café ou encore du parfum sur mes toiles, sans savoir nécessairement ce que cela va donner. » Il verse, étale, gratte, recouvre. Il laisse sécher, attend, puis revient plusieurs jours après. Certaines couches disparaissent sous les suivantes, d'autres ressurgissent. La peinture se fend, se soulève, se craquelle, elle garde les traces du temps et des gestes qui l'ont façonnée. Il peint souvent à mains nues, façonnant la matière comme on sculpte, empâtant l'huile jusqu'à obtenir un relief presque organique. L'huile lui offre cette liberté que l'acrylique, trop sage et trop lisse, ne lui permettait pas. Ses personnages semblent alors sortir de la matière, comme si la peinture devenait chair. Cette intensité, Pierre l'a aussi connue ailleurs. En proie à des addictions durant plusieurs années, il ne cherche pas aujourd'hui à réécrire cette période, mais la regarde avec suffisamment de distance pour comprendre ce qu'elle lui apportait. Créer lui procure désormais autre chose : 
« C'est vital, et je suis plus heureux et en meilleure santé mentale quand je produis. » Débarrassé de ses excès, il continue simplement d'avancer et son travail, discret encore, ne demande qu'à être découvert.

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