Danser, malgré tout

Armance Delval. 21 ans. Poitevine. Danseuse classique. Formée en France, engagée en Bulgarie. A troqué l’insouciance contre la discipline. Signe particulier : une maturité précoce.

Pierre Bujeau

Le7.info

Poésie, grâce et volupté. Dans l’imaginaire collectif, la danse classique se drape d’un costume fantasmé. Du moins sur scène. Management brutal, violences psychologiques. La légèreté du geste se heurte à la dureté de la discipline. La trajectoire d’Armance Delval épouse cette dualité permanente. Que faire lorsque le désir de scène devient viscéral, lorsque fouler les plus grandes scènes d’Europe relève moins du choix que de la nécessité ? Renoncer ou tenir, coûte que coûte ? Ce dilemme n’a jamais cessé de l’accompagner. L’ambition, jusqu’ici, a gagné. Elle l’a emportée loin. Très loin. Jusqu’en Bulgarie, à Stara Zagora. Là-bas, la danse classique est vénérée. À l’heure du déjeuner, il n’est pas rare que des spectateurs interrompent son repas pour lui glisser quelques mots, encore émus par la représentation de la veille. Des compliments murmurés qui contrastent avec la rudesse des répétitions et d'un milieu où la fragilité n’a pas droit de cité. Pour atteindre Le Lac des Cygnes, pour exister sur les scènes européennes, Armance a dû livrer un combat silencieux. Rivaliser de persévérance. Écraser ses doutes. Transformer la jeune fille qu’elle était en une adulte prématurée.


De passion à profession

Dix ans plus tôt, la presse régionale racontait déjà ses premiers exploits. « Au concours de Toulon, Armance Delval a obtenu le premier prix », écrivait-on. Sur la photo, une enfant en tutu rose. Le port altier. Les bras ouverts vers l’avenir. Même sans connaître la danse, on devinait une promesse. Armance n’a alors que 11 ans, mais déjà trois années passées à traverser la France pour concourir. Des kilomètres avalés, des week-ends sacrifiés, qui renforcent le lien avec celle qui l’accompagne partout, sa confidente, son pilier, sa maman : Christelle. « Quand mon père est parti, elle a dû assumer mon éducation seule », 
confie-t-elle. Une absence qui creuse un vide, mais aussi une force. C’est dans cette faille qu’Armance s’ancre davantage dans la danse. Son père, peu favorable à une carrière artistique, bride ses ambitions, exprimées dès sa première année à l’école de danse de Biard. Mais Bernadette Colas, professeure reconnue, perçoit très tôt quelque chose de différent chez la fillette de 8 ans. Le temps lui donnera raison. « L’Opéra de Paris recrutait de jeunes talents par vidéo. Je n’avais rien à perdre. Et puis, j’ai toujours rêvé d’être une Barbie en tenue de danseuse, à faire des arabesques », raconte-t-elle en souriant.


« On entre très tôt dans un monde d’adultes. »

Le rêve prend forme. Parmi des centaines de candidatures, Armance est sélectionnée pour un stage au sein de l’Opéra de Paris. « Celui créé par Louis XIV. C’était un rêve éveillé. » À
11 ans, elle découvre la discipline du très haut niveau. Une semaine loin de sa mère. Une semaine à vivre danse, à répéter mentalement chaque variation. L’expérience se répétera trois années de suite. 
« Je n’avais pas de téléphone. Je faisais mon chignon seule. Je notais les corrections dans un carnet. Je me corrigeais moi-même. On entre très tôt dans un monde d’adultes ». Quand on a goûté à cette vie de « rat de l’Opéra », comment revenir en arrière ? Peu à peu, la passion glisse vers l’obsession.


Une vie dense

Dans le studio de Biard déjà, Armance veut davantage. Plus de rôles. Plus de reconnaissance. Le premier rôle au gala. Toujours plus. Après le brevet, elle tranche. Direction Bordeaux, à l’école de Martine Chauvet, ancienne danseuse étoile. « À la fin de ma 
3e, j’ai fait un stage là-bas. J’ai dit à ma mère que ce n’était pas possible. Pour moi, le rêve de Barbie s’arrêtait là. » Mais le rêve résiste. Les discussions, longues, intenses, finissent par raviver la flamme. L’ambition est intacte. Le chemin, tracé. Chaque jour, Armance travaille jusqu’à l’épuisement pour se hisser au niveau de ses camarades. Elle partage avec elles les doutes, les peurs, les pleurs. « Notre professeure nous rabaissait devant tout le monde… Elle me disait que je ne pouvais rien faire sans ma mère, que j’étais une mauvaise danseuse. » Avec le recul, Armance parle pourtant de reconnaissance. « Ça a fait de moi une machine à danser. » Mais surtout une femme solide, que rien ni personne ne peut ébranler. Trois années à cacher ses crises d’angoisse. À serrer les dents. À tenir. En parallèle, elle décroche un baccalauréat mention très bien via le Cned. Une délivrance qui lui ouvre les portes du monde professionnel. À 18 ans, la Bulgarie s’impose. Terre de ballet. Là-bas, la danse structure le quotidien. Armance est engagée en CDI à l’Opéra de Stara Zagora, sous la direction de Sylvia Tomova, danseuse étoile russe, adepte d’une pédagogie sans concession. « C’est l’école de l’exigence. Très rude. On n’a pas d’autre choix que de progresser. » 
Armance encaisse. Et avance. Échelon après échelon, elle gravit la hiérarchie, s’extrait peu à peu du corps de ballet. Jusqu’à atteindre trente-neuf représentations en un peu plus d’un mois lors de la dernière tournée aux Pays-Bas. Peut-on encore parler de sacrifice lorsqu’aux quatre coins de l’Europe, des visages s’éclairent, suspendus à la grâce d’un geste ? Sur scène, la peur se dissipe, les années de labeur aussi. Seule l’émotion reste.


Instagram : armance.dlvl.

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