Il a ramené sept tableaux de l’Apocalypse, réalisés à l’encre de Chine et exposés quelques jours plus tôt à la Maison diocésaine. « Le trait est magnifique et le graphisme époustouflant », s’enthousiasme l’une de ses admiratrices. Françoise Hennequin fait partie des artistes de la place de Poitiers qui a les yeux de Chimène pour José-Antonio Suarez-Pazos. Et on comprend mieux pourquoi lorsqu’on l’écoute disserter sur la lumière et les ténèbres, les figures saintes et les martyrs, les chevaliers de l’Apocalypse, ce qui se joue au fond dans cette mythologie bien vivante.
« Ce travail, je m’étais engagé à l’exposer dans une galerie nantaise. J’ai mis un an à méditer le texte et, lorsque je me suis réveillé, il ne me restait qu’une vingtaine de jours. Pendant quinze jours, je n’ai pratiquement pas mangé ni dormi. » Pari tenu. Nous sommes au début des années 80 et l’artiste choisit, au-delà des planches, de livrer un recueil de poèmes. Il lui faut dénicher un imprimeur et s’armer de patience. Il finit par le trouver d’une manière un peu mystique. « Ça, vous ne l’écrivez pas parce que les gens vont penser que je suis… Vous comprenez ce que je veux dire ! »
Héritier
A 80 printemps, José-Antonio Suarez-Pazos ne change pas. Celui qui « court après le temps mais n’arrive jamais à le rattraper » s’efforce de « bien faire ce [qu’il] à faire ». A savoir peindre. Encore. Toujours. Et dans les règles de l’art. « Au cours des siècles précédents, les confréries comportaient des maîtres et des apprentis, recevaient une commande et s’exécutaient. Si bien qu’il y avait une transmission du savoir, souffle le Chauvinois. Aujourd’hui, on a perdu des repères. N’importe qui peut peindre n’importe quoi et ne se référer qu’à son seul jugement pour dire si c’est réussi. » Un jour, cet « homme de traditions »
a eu cette formule choc en posant son regard sur le tableau d’un anonyme qui sollicitait son avis : « Il me montre un paysage avec un fleuve, un pont et une ville coupée par le fleuve. Je lui ai fait remarquer que son pont ressemblait au Titanic… »
« Ma mère m’a toujours dit que j’étais né avec un pinceau dans la main. »
Le grand admirateur de Velázquez et Rubens parle peu mais cash. Une assurance, un tempérament qu’il a toujours cultivé. « Ma mère m’a toujours dit que j’étais né avec un pinceau dans la main. Disons que ça m’est venu très, très tôt… » Le natif de l’Aragon -« terre de naissance de Goya »- a grandi à Santander, au gré des déménagements de son père, ingénieur des mines. Un père qui a rapidement projeté une carrière d’ingénieur pour son fils. Sans succès. José-Antonio a pris une autre route, celle de l’École royale des Beaux-Arts de Madrid. Inutile de compter sur des subsides familiaux pour se réaliser. Qu’à cela ne tienne, l’étudiant s’est accroché à son rêve, « obsédé par l’idée de retrouver le matériau technique des grands peintres des siècles précédents ». Il mettra finalement treize ans à mettre au point le médium, une texture transparente mais « magique ». Dans un dénuement sur lequel il jette un voile pudique.
Enfants de la balle
Entretemps, José-Antonio a rencontré celle qui allait devenir son épouse pour la vie et la mère de ses douze enfants. L’anecdote est savoureuse. « Je faisais mon service militaire et j’avais une permission de deux jours. Je suis allé au musée du Prado pour aller voir une expo de Goya. Et elle était là, nous étions deux dans la salle et nous regardions le même tableau. On a commencé à parler parce qu’elle s’ennuyait dans la famille où elle était au pair. » Après deux ans, les deux tourtereaux sont « rentrés », d’abord en région parisienne puis dans la Vienne. La famille nombreuse a déménagé « dix ou douze fois », et le patriarche a toujours peint « entre deux pelletées de ciment et un mur de briques ».
Promis juré, il n’a « jamais triché »
et a, au contraire, « beaucoup travaillé », persuadé d’avoir
« quelque chose à accomplir ».
Il continue à étoffer son œuvre, suivant le précepte de Rembrandt : « Il y a 80% de transpiration et le reste d’inspiration. Moi, je considère que c’est 90% de transpiration ! » L’ancien disciple de l’Ecole supérieure d’arts graphiques compte une cinquantaine de toiles dans son bestiaire. Evidemment, ses enfants ont, eux aussi, embrassé une carrière artistique. « A part Gautier qui est devenu prof de maths », précise avec le sourire son père. Aymeri, Bertrand, Romans, Antoine, Thibault, Bérengère, Aude, Elise, Guillaume chantent, dansent et jouent, ici et ailleurs. Pour la plus grande fierté de leur patriarche ?
« Non, tranche-t-il, c’est un sentiment que j’ignore. Ils seraient présidents de la Banque de France, je m’en foutrais. Moi, j’ai toujours voulu qu’ils fassent le métier qu’ils ont choisi et le fassent bien. Qu’ils soient des hommes et des femmes honorables. »