Le Regard de la semaine est signé Philippe Bouteiller.
Ah, mon Georges ! Tu le sais, Poitiers regorge de trésors, de fiers monuments qui défient les siècles, marquent le temps de leurs singulières silhouettes, de vestiges émergeant à peine du sol ou profondément enfouis. Mais la ville révèle bien d’autres charmes, des lieux moins prestigieux, mais qui méritent tout autant qu’on s’y intéresse. Il me plaît aujourd’hui de te parler d’une bien simple ruelle qui finit en impasse. Etant jeune, il me prenait souvent la fantaisie d’y courir ou d’y randonner, et encore aujourd’hui d’y flâner. Pour l’atteindre, il faut rejoindre le Clain, franchir le pont Saint-Cyprien et s’engager dans la rue en creux du Bas-des-Sables. Ne pas s’attarder ici, il n’y a rien à voir que de sombres hauts murs épais d’un côté et de l’autre. Il faut filer, atteindre presque l’extrémité, là où les murailles s’effacent et les clos grillagés apparaissent. L’un des premiers, parfaitement ordonné, entre allées bien tondues et carrés de terre fine, s’orne de l’enseigne colorée des croqueurs de pommes. J’adore le nom gourmand qui n’aurait sûrement pas, en d’autres temps, laissé indifférent Adam.
Plus loin, commence le chemin infiniment plat de la Grotte-à-Calvin. Quelques bâtisses éborgnent encore la vue sur les clos longilignes qui poussent leurs limites jusqu’au Clain. Sur ces terres inondables et fertiles, les propriétaires s’adonnent à leur rêve d’y faire pousser quelque chose ou pas, d’entretenir plus ou moins, de laisser la nature s’ensauvager à son gré, parfois s’emplir de touffus promontoires de ronces ou de broussailles ne laissant dépasser que la ramure des vieux arbres fruitiers. De cette composition champêtre s’échappent, au printemps, les effluves miellées des fleurs de lauriers et les ramages des oiseaux en parade.
Passé le pont de chemin de fer, la physionomie des jardins change, se désorganise et fait place à une nature plus prégnante, buissonnante, débordante, échevelée. Plus loin, le Clain divague, explore son grand lit et, de ses bras presque morts, embrasse des morceaux de pré fleuris.
Tout au bout, un gigantesque cèdre centenaire flanqué de cyprès, veille sur un imposant pavillon de chasse dont le jardin en pente, fendu d’une drève et orné de grilles bleues, se prolonge par un courtil cerné de canaux. Le paradis est là aussi, dans ces portions de jardin, sur le bord du Clain, même si ce dernier rappelle de temps en temps qu’il y règne en maître. Il marque alors ses crues d’un amas de feuilles sur les grillages ou d’une ligne noire sur les murs.
CV express
Dirigeant d’entreprise durant trente ans, j’ai créé, géré et développé la première société française de conseil en agriculture et en environnement. Retiré depuis 2019 des affaires, j’occupe mon temps libre entre le jardinage, la peinture et l'écriture. J’ai écrit quatre livres dont trois romans (Les Blondel, L’Esquinté, Le froc et la brique), et un recueil de chroniques, « Ah, mon Georges ! ».
J’aime : passer du temps dans mon jardin, écouter les histoires des gens, dévorer des oursons à la guimauve, faire la cuisine, déguster un bon vin, écrire et peindre.
J’aime pas : les conflits stériles, les endives cuites, la foule, l’orage.