Dans un travail face au public, il y a ces situations qui ne rentrent dans aucune case. Face à cela, des règles écrites noir sur blanc dans des classeurs. Ces règles, ces classeurs de procédures, sont faillibles. Elles ne répondent pas à tout, et le travailleur se confronte souvent à une absence de règles, une nuance à laquelle les classeurs ne répondent pas, un drame auquel personne n’a pensé. J’ai rencontré cette absence de procédure cet été. Une femme très alcoolisée, avec sa fille de 8 ans, et l’enfant qui semblait indifférente à la situation. Dans mon métier de service, il n’y a pas d’infraction. Elle a le droit d’être là, après 23h, et d’avoir du mal à rester debout alors que sa fille est sur sa tablette. Si je m’inquiète de voir cette mère peiner à parler tellement elle a bu, si je m’inquiète du fait que cela semble usuel pour l’enfant, il n’y a aucun problème selon les classeurs.
Selon ces derniers, je dois, travailleuse, être témoin silencieuse d’une situation violente, les regarder partir et sourire pour le reste du temps. « Bonsoir madame, vous pouvez rester debout, madame ? Très bien, madame, bonne soirée, madame. »
L’enfant est dans une situation dans laquelle elle ne devrait pas être, guidant sa mère et parlant à sa place lorsque celle-ci peine un peu trop. Il est évident que cette situation doit être signalée. Mais à qui, par qui, comment ?
J’ai son identité, mais utiliser l’information pour la faire remonter aux services sociaux est illégal. Les laisser partir sans rien dire, sourire aux autres clients, oublier, semble poser un problème d’humanité.
Les règles, les classeurs, les lois, me disent de sourire et de laisser passer. Les procédures suivent le droit, sont mises en place pour protéger l’entreprise ou l’administration. Il y a des règles écrites au préalable et, si je décide en tant qu’employée de désobéir, je risque mon poste.
Quelle est la place des classeurs de procédures dans notre humanité ? À quel moment décide-t-on d’agir de nous-mêmes ? Il est facile de dire que l’humanité ne doit pas être gouvernée par les classeurs, mais les règles ont malgré tout une fonction. Dans les métiers de service, ici contrôleuse de train, mais ailleurs également, l’employé doit souvent, face aux situations exceptionnelles, choisir entre obéir et désobéir. Je ne vais pas plaider pour la désobéissance ou pour l’abolition des classeurs. Je plaide pour laisser une place au citoyen, lorsque l’employé arrive à la limite de son rôle.
CV express
Etudiante en master d'administration publique, je suis une touche-à-tout. Après une école de théâtre, j'ai fait plusieurs concours d'éloquence, puis une licence en sociologie. Je suis très touchée par les questions d'égalité, notamment d'égalité homme/femme, et souhaite faire une carrière dans cette voie. Il est aussi très important pour moi que les jeunes s'emparent des questions politiques et aillent voter.
J'aime : les défis, la politique, la natation, passer des moments de qualité avec ceux que j'aime, les manifestations, les débats, parler en public.
J'aime pas : le machisme, le manque de moyens pour les causes justes, l'abandon, l'absence de remise en question.