Monique Tello, peintre de son état

Monique Tello. 68 ans. Quarante ans dans la peau d’une artiste et trois décennies comme professeure aux Beaux-Arts de Poitiers. Expose actuellement à Vendôme. Fait l’objet d’un livre baptisé La Chair de la peinture, 1986-2026. Signe particulier : jamais à court d’inspiration.

Arnault Varanne

Le7.info

Dans son atelier en bois de la route de la Cassette, à Poitiers, la température n’affole pas les compteurs. Et pourtant, à l’extérieur, le mercure grimpe fort en cette fin du mois de juillet 2026. Elle passe à confesse sans sourciller. Après tout, n’a-t-elle pas déjà « tout dit » 
au journaliste Jean-Luc Terradillos au cours d’entretiens accordés sur trois décennies, qui ont débouché sur ce livre de plus de 250 pages, Monique Tello, La Chair de la peinture, 
1986-2026. L’artiste préparerait-elle son jubilé ? « Disons que c’est un joli travail d’excavation »,
remarque-t-elle. Elle fait aussi référence à 240 de ses œuvres (tableaux, gravures, dessins) qui se donnent à voir jusqu’au 20 septembre au Manège Rochambeau, à Vendôme, sur… 
1 400m2 !

La native d’Oran, 68 ans au compteur, crée comme on respire, de manière compulsive depuis le début des années 80. Et dire que l’ado était persuadée de ne pas avoir les qualités pour intégrer les Beaux-Arts ! « Ce n’est pas la confiance en moi qui m’étouffe. » 
La rencontre avec Jean-Pierre Pincemin, a constitué une sorte de déclic. L’assurance que « [son] travail valait le coup d’être vu par les autres ». Elle a 23 ans et entrevoit enfin le bout du tunnel après des années à se sentir « très mal, pas à [sa] place ». 
« D’un coup, j’ai découvert l’histoire de l’art, les énergies de vie des peintres… Ça m’a regonflée, ça m’a nourrie. » Exit la fac d’actions économiques et sociales, son mariage raté et ses quelques années à accompagner des personnes en situation de handicap mental.

Voir et percevoir

La fille d'un conducteur de travaux et de la présidente d’Emmaüs Poitiers est issue de la classe moyenne. De cette génération de rapatriés d’Algérie qui cherchent à s’accomplir dans l’Hexagone. Son père l’incite à apprendre l’anglais et à se former à l’informatique. Loin de ses aspirations. Elle « fabrique des choses et peint des objets », jusqu’à s’ouvrir au monde en suivant des UV à la fac de philo. « L’histoire de la cité grecque, la découverte de Jean-Pierre Vernant… Beaucoup de choses ont contribué à mon ouverture. » Elle a développé depuis un vrai intérêt pour le voir et le percevoir, la figuration et l’abstraction, les cases en somme dans lesquelles on range les uns et les autres.

« J'aime travailler la topologie du 
tableau, sans avoir à raconter une histoire précise. »

Son travail depuis les années 
80 reflète cette complexité. « Ça a toujours été un leitmotiv, une source d’interrogations. Longtemps, j'ai regardé la peinture : Goya, Vélasquez, Vasari, Titien, Tiepolo et puis aussi Poussin, Delacroix, Vermeer, Cézanne, Picasso, De Kooning… J'ai regardé des fragments, pour me dégager des thèmes et me concentrer sur la touche du peintre, sa manière de composer avec la couleur, de l'organiser ou de la laisser faire. J'ai observé comment le dessin des blancs arrivait et l'importance des limites, des intervalles entre le dedans et le dehors. La peinture pouvait se lire dans le geste. J'aime travailler la topologie du tableau, sans avoir à raconter une histoire précise », exprime-t-elle dans La Chair de la peinture. Sur ses toiles de prime abord abstraites, apparaissent des formes d’animaux ou humaines -des corps enlacés-, comme un hommage aux peintres asiatiques Kitagawa Utamaro ou Suzuki Harunobu.

Une autre vision

Inspirée, au départ, par le peintre néerlandais Bram van Velde, Monique Tello réalise elle-même ses couleurs à partir de pigments, telle une artisane soucieuse de la qualité et du rendu de sa matière première. Elle étale ensuite sa toile au sol, commence à laisser sa créativité s’exprimer, puis rapatrie le tableau à la verticale pour y apporter la touche finale. « Des fois, par le geste, comme Michaux ou Alechinsky, on se dit qu’on peut arriver à une autre vision du réel… Je ne sais pas si je suis claire, c’est difficile à expliquer ! Je dirais que la peinture, c’est un état de fait. »

Aux Beaux-Arts de Poitiers, des cohortes d’enfants et d’aspirants peintres ont suivi ses cours et ses conseils. Elle en a tiré « une grande énergie, surtout auprès de [mes] petits chouchous ». Ils ont été un formidable terreau d’expérimentation. Certains ont persévéré et ont construit leur carrière. Le début de sa retraite, en juillet 2025, a toutefois coïncidé avec le grand départ de son père, âgé de 99 ans. Monique Tello éprouve un sentiment étrange. La roue tourne. Celle qui n’est « plus une petite fille » 
utilise le temps comme l’une de ses sources d’inspiration. Et tant que son atelier lui offre un cadre de travail respirable, il n’y aucune raison que ça s’arrête.

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