Du coeur à l'ouvrage

Bernard Soulignac, 65 ans. Chef d’établissement charismatique du lycée Louis-Armand, à Poitiers. Retraité depuis un an, mais pas retiré de la société. Signe particulier : prend le temps de réfléchir avant d’agir.

Romain Mudrak

Le7.info

Premier détail à régler : trouver une maison en location pas trop loin de Poitiers. En trente-et-un ans de carrière de chef d’établissement, Bernard Soulignac a toujours préféré habiter le logement de fonction qui lui était mis à disposition. Résultat, au moment de rendre les clés du lycée Louis-Armand, en juillet 2015, le proviseur a dû aussi déménager ses meubles. Cela tombe bien, il n’est pas attaché aux lieux en général. Un peu plus aux choses. Ses meilleurs souvenirs trônent en bonne place entre les « sept mille livres » soigneusement rangés dans sa nouvelle demeure des années 1950, qu’il a fini par dénicher à Mignaloux-Beauvoir.

Exit les rentrées stressantes. Terminée l’ouverture des sujets du bac, « simple rite de passage, inadapté à certains profils et qui mériterait d’être repensé ». L’heure de la retraite a sonné. Pourtant, quitter son métier de cœur a été un déchirement. « J’aurais bien continué plus longtemps », admet l’homme « au physique de père abbé », qui voulait, à 19 ans, devenir moine. Retour en arrière. A l’époque, il doit aider sa mère, fonctionnaire du cadastre, à financer les études de ses trois frères. Après de brillantes études au lycée Montaigne de Bordeaux, qui le mèneront en Khâgne, le Girondin devient professeur d’histoire-géographie. 

"On fait comme ça ?" 
Son père fonctionnaire à la direc- tion de l’équipement, parti trop tôt, lui a transmis l’idée qu’il fallait se souvenir du passé pour comprendre le présent. Sur son exemple, il a aussi pris sa carte à la CFDT. Bernard Soulignac a le goût de la réflexion. Loin de « l’instantané qui règne malheureusement aujourd’hui », il analyse, cherche à comprendre. Comme une sorte de « catalyseur » qui prend le meilleur de toutes les parties pour aboutir à un compromis, acté à la fin de la discussion par son célèbre « On fait comme ça ? ». « Souvent, le point d’inter- rogation se transformait en point d’exclamation quand le débat durait trop longtemps ! » De ce gimmick, cet homme d’esprit amateur de jeux de mots a même fait des badges, qu’il a distribués au moment de son départ. Nouveau flash-back. Après neuf années face aux élèves, à Arcachon et Thouars, le prof obtient, à 33 ans, un poste de principal au collège de Chalonnes-sur-Loire, dans le « 49 ». Ensuite, comme tout bon personnel de direction, il déménage souvent d’un établissement à l’autre. 

Passion Dogon 
De retour dans l’académie, en 1996, il s’installe au collège de Lagord, dans la banlieue chic de La Rochelle. Là-bas, l’intéressé vit l’un des moments les plus intenses de sa vie. Des enseignants ont monté un projet pédagogique sur le Mali. Avec eux, il accompagne des élèves en pays Dogon. Une franche amitié se tisse entre lui, le directeur de l’école et son fils aîné, âgé d’environ 7 ans. Seul ou accompagné, ce curieux de nature y retourne à huit reprises au cours des années suivantes. Drissa grandit et lui transmet la culture Dogon aux multiples facettes. A distance, la relation perdure. Il décide de payer les études supérieures du jeune homme, qu’il considère comme son « petit-fils ». L’Afrique l’attire. A tel point qu’il va diriger le lycée français de Cotonou, au Bénin, de 2001 à 2003. Une expérience abrégée par des crises de paludisme à répétition. Est-ce le fruit de cette expérience ou une générosité que l’on ressent inépuisable ? Toujours est-il que ce militant socialiste encarté a immédiatement répondu présent à l’appel du maire de Mignaloux, lancé mi-octobre, pour aider les réfugiés soudanais débarqués de la jungle de Calais. Bénévolement, il devrait leur donner des cours de français.

Ancré dans la réalité, Bernard Soulignac n’a jamais détourné les yeux en fuyant les problèmes. Dans sa position d’éducateur -« entre fermeté et bienveillance »-, il a demandé à la police nationale de patrouiller devant le lycée Louis-Armand, qu’il a dirigé de 2006 à 2015. Il s’agit alors de réduire la vente et la consommation de drogues. « Les agents de police discutaient avec les jeunes et ça se passait bien. Ils sont là pour nous protéger. Tout le monde ne les déteste pas. » Retraite ne signifie pas retiré de la société. Bernard Soulignac a intégré la réserve citoyenne, créée après les attentats de 2015 par l’Education nationale. Et plus tard ? Au volant de son 4x4 vert acheté en Afrique, ce passionné partira peut-être vers son Sud-Ouest natal, avec sa com- pagne Brigitte, dont il peut parler de longues minutes avec fierté, alors qu’on lui pose des questions sur sa vie à lui. Tout cela avec une même philosophie : « Festina Lente », hâte-toi lentement. La devise de toute une vie. Dont il a aussi fait un badge !

À lire aussi ...