Kateryna Shevchuk. 43 ans le 8 mai. Ukrainienne. Mère de trois filles. Neuvilloise d’adoption. Vient d’ouvrir, à Poitiers, une boutique de chaussures et sacs pour femmes fabriqués en Ukraine. Vit dans l’espoir d’un avenir meilleur pour son pays.
Comme plus de cinq millions de ses compatriotes, elle a fui son pays quelques semaines après l’invasion par la Russie, le 24 février 2022. Comme plus de cinq millions de ses compatriotes, elle regarde avec un pincement au cœur -c’est un euphémisme- la guerre s’enliser. « Je suis retournée à Kiev en janvier. Il n’y avait pas d’électricité ni de chauffage. J’ai dormi avec un chapeau. Quand je suis repartie, j’ai été malade pendant un mois et j’ai pleuré aussi, beaucoup… » Kateryna Shevchuk arbore pourtant un sourire avenant. Dans sa boutique du 26, rue Édouard-Grimaux, à Poitiers, la néo-commerçante fait assaut d’optimisme. Si elle a créé Svoii, c’est bel et bien pour « soutenir l’économie ukrainienne ». « Tous les sacs à main et chaussures pour femmes sont fabriqués à Kharkiv et Dnipro par des artisans courageux qui continuent de créer malgré les bombardements quotidiens. » Une sorte de résistance active face à l’envahisseur qui trouve son pendant sur svoii.fr.
Dans ses rêves les plus fous, la fille de… commerçants de Kiev imagine son magasin « comme un lieu de vie et de culture », avec des soirées thématiques « pour créer du lien », des vernissages d’expositions « en l’honneur d’artistes ukrainiens et français ». En attendant la suite, Kateryna a déjà lancé sa propre ligne de chaussures, imaginée ici et conçue là-bas. Dans un français en progrès, elle ne remerciera jamais assez celles et ceux qui l’ont accueillie avec sa fille aînée Kira, 7 ans aujourd’hui, et sa mère. C’était en mars 2022, en provenance de Lviv où la famille Shevchuk a « cru mourir ». La présence de la sœur de Kateryna a achevé de la convaincre de prendre la route de l’Hexagone. Le lien avec la structure poitevine Audacia a fait le reste.
« C’était incroyable »
L’ex-patronne d’une agence de publicité n’a pas assez de mots pour dire merci. Merci à la commune de Neuville et « à Muriel Massei » (élue, ndlr) qui lui ont permis de « trouver une belle et grande maison ». Merci aux Neuvillois qui se sont mobilisés pour apporter à leurs nouveaux voisins « des meubles, des vêtements… C’était incroyable, une très bonne chance pour nous ». Kateryna retient ses larmes, une colombe de la paix en guise de pendentif autour du cou. Bien sûr que son pays lui manque et qu’elle rêve d’un retour à Kiev dans des temps moins troublés. Mais elle sait aussi que sa vie est ici, pour le moment. Zlata et Mia, 2 ans et demi, ont vu le jour au CHU de Poitiers. Leur grande sœur Kira va à l’école, « parle très bien français et oublie même certains mots en ukrainien », glisse sa maman, entre fierté et soupçon de spleen.
« Si Poutine reste au pouvoir, je crois que nous ne retournerons pas en Ukraine, c’est trop dangereux. »
Heureusement, autour de l’association Ukraine libre, les exilés forment une communauté soudée. Qui rappelle régulièrement à ses « hôtes » la réalité du conflit. Une façon d’exhorter les Français à « ne pas oublier » ce qui se passe à l’Est, en dépit de l’émergence d’autres conflits à Gaza, au Liban, en Iran… « Il ne faut pas comparer car toutes les guerres sont horribles, les enfants meurent. Mais je sens quand même que nos amis sont présents, fidèles. » Svoii -proche en ukrainien- doit, d’une certaine manière, devenir un point de repère à Poitiers, la vitrine de « l’excellence artisanale » à l’ukrainienne, moins connue que celle des chausseurs italiens ou turcs. Reste à tenir la distance en fidélisant la clientèle et en espérant aussi que la logistique suive. Les attaques de drones russes peuvent, du jour au lendemain, chambouler les plans de Kateryna.
Au front
La mère de famille nombreuse se réjouit des premiers retours, elle qui a officiellement ouvert son magasin le 25 avril. Dans la coulisse, Oleksandr lui apporte une aide précieuse. Le designer graphique a toujours travaillé avec son épouse. Il ne l’a rejointe en 2023 qu’après plusieurs mois d’allers-retours entre les deux pays. C’est cela aussi la guerre, la nécessité d’envoyer les hommes au front pour lutter contre l’agresseur. « Aujourd’hui, nous avons l’impression de faire quelque chose d’utile pour l’Ukraine. Le sentiment de culpabilité a un peu disparu. » L’avenir des Shevchuk s’inscrit définitivement dans la Vienne, jusqu’à nouvel ordre. « Si Poutine reste au pouvoir, je crois que nous ne retournerons pas en Ukraine, c’est trop dangereux. » Madame l’ambassadrice garde espoir. Comme ses cinq millions de compatriotes avec elle…