« Le non des familles est 
souvent un non de détresse »

Suite et fin de notre série sur le don d’organes avec le Pr Antoine Thierry, néphrologue au CHU de Poitiers et président de la Société francophone de transplantation. Le médecin lutte encore et toujours contre les obstacles faits au don d’organes.

Arnault Varanne

Le7.info

Les mentalités sont-elles en train d’évoluer dans le bon sens s’agissant du don d’organes ?

« Ce serait un peu présomptueux de dire que les choses bougent parce que, malheureusement, on a toujours un taux d’opposition qui ne cesse de croître. Dans notre pays, l'année dernière, le chiffre s’élève à 37,1% (la France a tout de même enregistré un nombre record de greffes en 2025, 6 148, ndlr). 
Cela dit tout le travail de pédagogie qu’il nous reste à faire auprès des Français. »

Comment expliquez-vous ces refus de plus en plus nombreux ?

« Il est impératif de comprendre pourquoi on en arrive là. Le taux d’opposition questionne l’état de la société, le « faire nation », le vivre-ensemble. C’est un marqueur de la qualité du contrat social. Quand il y a du communautarisme, de l’anxiété, des inquiétudes sur l’avenir, il y a un repli sur soi. C’est ce que nous disent les sociologues. Au-delà, il faut développer la culture du don. Il faut en parler, libérer la parole... »

Par quoi la démarche 
peut-elle passer ?
« Le ruban vert, le fait d’avoir de plus en plus de villes ambassadrices, d’universités, d’hôpitaux ambassadeurs, comme le CHU de Poitiers, contribue à mettre le don d’organes dans le débat. C’est ce qui fera bouger les lignes. Il faut le rappeler, 1% de taux d’opposition c’est 100 organes (cœur, foie, rein). Cela signifie que des patients décèdent en étant sur liste d’attente faute d’avoir été greffés. On estime ce chiffre six personnes par jour. Elles ne sont pas toutes décédées faute d’avoir obtenu une transplantation, mais c’est significatif. Concernant la greffe rénale, qui n’est pas vitale, elle permet à des patients de vivre considérablement mieux et plus longtemps que sous dialyse. »

Au-delà du repli sur soi, la méconnaissance n’est-elle pas le premier facteur de refus ?
« Bien entendu ! C’est pour cette raison que les sociétés savantes comme les associations de patients essaient de faire des conférences grand public, des campagnes d’information pour dédramatiser, désacraliser. On a aussi un rôle à jouer dans la formation des futurs professionnels de santé pour que les médecins généralistes sachent parler du don d’organes avec leurs patients. »

« Il faut totalement désacraliser le sujet, le 
dédramatiser. »

Combien de greffes ont-elles été réalisées l’année dernière au CHU de Poitiers ?

« En 2025, nous avons réalisé 82 transplantations rénales dont neuf avec des donneurs vivants. Les plus gros centres français réalisent 200 greffes. Au CHU, nous mettons en œuvre les techniques les plus innovantes, les greffes avec donneurs vivants mais aussi les dons croisés. »

De quoi s’agit-il ?
« Le don croisé, c’est lorsque vous venez en couple mais que votre conjoint donneur n’est pas compatible avec vous en raison d’un groupe sanguin différent. Quelque part en France, un autre couple a un donneur compatible avec vous. Début juin, au CHU de Poitiers, nous avons réalisé une première médicale qu’on appelle un don croisé en triplette. Nous avons reçu d’un CHU le greffon d’un donneur vivant greffé à l’un de nos patients. En parallèle, nous avons greffé le donneur de ce patient dont le rein est parti dans un autre CHU et ce dernier établissement a prélevé un greffon pour le receveur du premier CHU concerné. »

On associe souvent le don d’organes à la mort. Le don du vivant est-il suffisamment connu ?
« Le plan greffes de l’Agence de la biomédecine nous a fixé l’objectif de 20% de greffes avec donneurs vivants à la fin 2026. Clairement, nous n’y serons pas. Nous sommes aujourd’hui à 15-16%, 11-12% à Poitiers. Il faut totalement désacraliser le sujet, le dédramatiser auprès des parents, des frères, des sœurs, cousins, cousines, amis… »

Dans la loi, chacun est considéré comme donneur par défaut. Est-ce encore adapté ?
« La loi Caillavet de 1976 indique en effet que nous sommes tous présumés donneurs, sauf si on a exprimé son refus de son vivant ou que l’on s’est inscrit sur le registre national des refus en ligne. Le souci, c’est que les familles répondent sous le coup de la sidération, du chagrin de la perte d’un proche. Surtout que les décès sont brutaux. Il y a parfois de la colère aussi, notamment vis-à-vis des équipes médicales. Inutile de vous dire que le non des familles est souvent un non de détresse. Lorsque l’on réalise des sondages, le taux d’opposition se situe plutôt autour de 20%. C’est 17% de moins que dans la réalité. Si vous le multipliez par cent, soit le nombre d’organes qui pourraient être prélevés, vous voyez le décalage… »

Les sites de référence : dondorganes.fr, france-adot.org et agence-biomedecine.fr.

Merci
Des trajectoires de vie incroyables, des histoires de résilience remarquables, de la solidarité, des rencontres… Le don d’organes n’est pas qu’un sujet médical, mais bien de société. Car derrière les donneurs et les receveurs, il y a des personnes que la rédaction s’est efforcée de mettre en avant dans cette série « Don de soi, don des autres ». Merci à Thierry Gouleau, Véronique Dupin, Jérôme Gerbeaux, Eric Guillet, Antoine Penot, Valentin Hour, Nadia et Jacky Blokland et au Pr Antoine Thierry de s’être livrés sans filtre. Merci également à Elisabeth Delannoy, présidente de France Adot 86, qui a permis que ces récits prennent corps. Puissent-ils vous inspirer… Les huit épisodes de la série sont disponibles sur le7.info.

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