Un territoire nouveau

Le Regard de la semaine est signé Frida Narin.

Le7.info

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En cet instant, j’ai préparé mon thé au safran, parfumé à la cardamome et au miel. Un thé qui mérite presque une cérémonie officielle, avec tapis rouge et fanfare. Je veux sortir dans le jardin, m’asseoir en silence et le boire lentement. Enfin… Je me sens comme une combattante rentrée d’une longue guerre. Et aujourd’hui, je suis vivante. Plus encore : victorieuse. Mais à peine assise, mes pensées partent sur le champ de bataille. Elles vont vers les enfants démunis, aux femmes opprimées, aux prisonniers politiques et aux soldats éloignés des leurs par la guerre. Et moi, au milieu de ce chaos, je suis là, une tasse de thé entre les mains, avec une envie presque révolutionnaire : apprendre à profiter de la vie. Je suis une femme dans la quarantaine, épuisée mais debout, heureuse et épanouie, qui aimerait enfin vivre les années qui lui appartiennent. J’ai longtemps été la générale de ma propre guerre. J’ai recommencé à zéro tant de fois. Je suis tombée, je me suis relevée. Toujours seule. Aujourd’hui, je n’ai plus peur de tomber. Me relever m’est devenu facile. Le problème, peut-être, c’est qu’à force de lutter, je suis devenue accro au mode survie.

On me dit que je suis forte. Mais je vois que cette force est en train de me dévorer, surtout la femme en moi. Donc, je me dis : « Bon. Tu as combattu. Tu as gagné. Maintenant, calme-toi ma chérie. Bois ton thé. » Ma guerre est terminée. J’ai obtenu ce que je désirais depuis des années : 
la paix et la liberté, comme une médaille décernée à cette générale enfin fière d’elle. Et maintenant que je les ai… Je ne sais pas quoi en faire. Mon esprit s’est construit dans l’insécurité, a grandi dans l’anxiété et a appris à fonctionner dans l'urgence. La tempête m’est familière. Le calme, lui, m’est étranger. Alors, même lorsque tout va bien, je cherche quelque chose qui ne va pas bien : un conflit à résoudre ou une douleur à soulager même si ça ne me concerne pas. Comme si le monde entier m’en voulait dès que je pense à moi-même et à ce goût délicieux du thé dans ma bouche. Je me demande combien de personnes vivent ainsi. Aujourd’hui, nous avons mille façons de chercher la paix, même le repos est devenu une activité. Je télécharge une application pour me rappeler de respirer, je lis des livres pour apprendre à aimer, à ralentir. Et si le piège était justement là ? Et si, à force de nous apprendre à « chercher » 
la paix, nous avions oublié qu’elle existe déjà là, lorsque nous cessons simplement de courir après ? Le poids de cette sensation s'allégera lorsque j’arrêterai de me culpabiliser de boire un thé, en regardant le ciel, en écoutant les grillons et en sentant le vent chaud de l’été sur ma peau. Peut-être que ma paix commence précisément là : accepter ma liberté, prendre conscience que je ne suis pas responsable de toute la misère du monde et apprendre à vivre et aimer naturellement. La paix n’est pas seulement la récompense, c’est un territoire nouveau à apprendre à aimer et à habiter.

CV express

Artiste, art-thérapeute et écrivaine franco-kurde, je transmets une approche libre et bienveillante des arts plastiques. J’encourage l’imagination, le lâcher-prise et le plaisir de créer. 

J’aime : le silence, la solitude, regarder les gens, mon petit-déjeuner, rituel royal de la journée. Le parfum du café, le pain fraîchement pétri, le beurre, les fruits à coque qui croquent sous la dent, la confiture maison, l’œuf à la coque… me donnent envie de m'endormir le soir pour y être plus vite.

J’aime pas : les lèvres botoxées, la beauté artificielle, la perfection, les artifices.

 

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