Iman Ahmed. 32 ans. Née à Djibouti. A grandi à Poitiers. Autrice du roman Abdallah Superstar, dans lequel elle exhume le passé de son père ingénieur du son à partir de sa chaîne YouTube. L’un des romans les plus remarqués de la rentrée littéraire.
Elle accueille les sollicitations médiatiques avec une joie non dissimulée. Son livre Abdallah Superstar se taille la part du lion en cette rentrée littéraire foisonnante, comme chaque année en réalité. « Je suis très heureuse, car quand on sort un premier roman, on a envie d’émerger, d’avoir une place pour le défendre, abonde Iman Ahmed. Passer de la musique djiboutienne sur les ondes de France Inter ou de France Culture, ça n’arrive pas tous les jours. C’est génial ! » Et dire que tout a commencé dans un appartement du quartier de Beaulieu, à Poitiers, il y a quelques années maintenant… Son père s’est éteint, sa fille a donc commencé à mettre en ordre ses affaires.
« J’avais laissé l’ordinateur de mon père fermé par peur qu’il y subsiste des particules d’une vie ancienne », écrit-elle dans l’ouvrage avec un zeste de pudeur. Et puis, au diable les réticences. Une fois le pas franchi et ce vieux Toshiba enfin ouvert, elle « tombe » sur une chaîne YouTube, où elle découvre une vie antérieure foisonnante, faite de « clips de concerts, d’enregistrements studio, d’inconnus qui commentent les publications… »
Sous ses yeux, l’essor de la pop djiboutienne des années 90, auquel l’ingénieur du son et producteur a participé. Une vraie star...
« Une réhabilitation »
« Je n’aurais sans doute pas fait ce travail d’enquête si j’avais retrouvé des archives dans un grenier. Les photos et les textes ne bougent pas, ils sont en local, c’est-à-dire statiques, immobiles. Une chaîne YouTube est un espace public, ouvert sur le monde. » De sa réalité d’endeuillée, la trentenaire a conçu une fiction rythmée, portée par le souffle de la complicité avec Galal (prénom d’emprunt), victime d’un AVC et d’un infarctus alors qu’elle n’avait que 6 ans. Une histoire donc à la fois personnelle et universelle. Sans revendiquer la fonction de porte-voix de son pays d’origine, la jeune femme évoque « une réhabilitation ». Cette semaine, Iman a choisi d’inviter à Paris une DJ somalienne. Saisound utilise la musique traditionnelle et ses propres archives familiales pour composer de la house. Encore une histoire de transmission.
« Pourquoi m’a-t-il fallu trente ans pour me rendre compte de ce que mon pays produisait comme musique ? »
D’aussi loin qu’elle se souvienne, l’enfant de Djibouti et de Beaulieu a « toujours voulu écrire ». « Et j’ai d’ailleurs toujours écrit. Mon premier livre, à 5 ans, j’ai collé les pages avec du miel ! » La fille de conseillère principale d’éducation et de père en situation de handicap se souvient d’une enfance heureuse, « très riche dans une ville cosmopolite ».
« On oublie souvent la force de la diaspora, comment une culture s’ancre dans un nouveau lieu, s’arrime à une nouvelle histoire. » La directrice de développement du 1 Hebdo et collaboratrice de la revue L’Allume Feu avoue une tendresse particulière pour Le Confort Moderne, temple des mélanges musicaux. Et forme un vœu : « Beaucoup d'étudiants africains sont venus étudier à Poitiers. Et je trouve qu'il n’y a pas assez d'histoires qui racontent leurs vies, ce qu’ils apportent à la ville… » L’objet d’un deuxième roman ? Qui sait…
Ouverture au monde
A quelques mois de l’élection présidentielle, et alors que les droits d’inscription des étudiants extracommunautaires ont grimpé en flèche, Abdallah Superstar recouvre une dimension « forcément politique » selon son autrice. « Pourquoi m’a-t-il fallu trente ans pour me rendre compte de ce que mon pays produisait comme musique ? De par la manière dont la France, par son éducation, sa culture, m'a parlé de Djibouti, j'en ai eu une vision dégradée. » Sûr qu’elle veillera à ce que sa fille ait un regard plus acéré. Sûr aussi qu’Iman lui parlera d’ouverture au monde, elle qui a fait ses études entre la France, la Belgique, le Brésil et les Etats-Unis. De San Francisco, l’ancienne élève de Camille-Guérin échangeait souvent avec son père via WhatsApp. Avec ce message, qui apparaissait sur son téléphone : « Tu es soleil ».
Des réseaux sociaux comme de l’intelligence artificielle, Iman Ahmed se méfie. « Le projet du Web, au début, portait quelque chose de magnifique : tous nous relier. L’économie du Web aujourd’hui porte sur quelques dizaines d’acteurs, c’est terrifiant. » Fort heureusement, l’esprit des pionniers reste et quelques pages YouTube inactives -pas éteintes, comme les volcans- permettent parfois d’exhumer des trésors.