Jehnny Beth, sauvage aux multiples visages

Jehnny Beth, de son vrai nom Camille Berthomier. 35 ans. Chanteuse, compositrice, productrice, comédienne et animatrice née à Poitiers. S’est fait un nom outre-Manche avec le groupe Savages. Nommée pour le César du meilleur espoir féminin en 2019. Poursuit sa carrière artistique en France, après douze années passées à Londres.

Steve Henot

Le7.info

Elle apparaît depuis des années les cheveux soigneusement plaqués en arrière. La voilà pourtant rasée de près, plus punk que jamais. « C’est pour les besoins d’un tournage, un projet dont je suis très fière », sourit Jehnny Beth. Tenue au secret, elle n’en dira pas plus. Voilà trois ans que la Poitevine de naissance a renoué avec le cinéma. On la verra en novembre dans le film Kaamelott, d’Alexandre Astier. A son retour en France, elle a décroché un rôle dans Un amour impossible, de Catherine Corsini, qui lui a valu une nomination au César du meilleur espoir féminin en 2019. « J’aime me retrouver dans cette position du débutant, découvrir quelqu’un de nouveau. »

Dès l’âge de 17 ans, elle a tourné dans A travers la forêt, avec son vrai nom, Camille Berthomier. Le réalisateur Jean-Paul Civeyrac l’avait remarquée au Conservatoire de Poitiers où son paternel, Jean-Pierre, a monté le département théâtre en 1999. « Mes parents m’ont mise très jeune au théâtre. A 4 ans, je jouais dans des pièces mises en scène par mon père, j’assistais aussi aux répétitions... Mes premières leçons de scène viennent de là, assure celle qui a passé beaucoup de temps au cinéma Le Dietrich. Ça m’a aussi beaucoup aidée pour la musique, j’ai acquis une éthique de travail. »

Son rêve londonien

Sous le pseudo Jehnny Beth, Camille est en effet connue pour être la chanteuse du groupe britannique Savages. Une formation 100% féminine, espèce rare dans le milieu du punk-rock. « Très vite, on a fait le choix de s’habiller en noir, comme un uniforme, pour que les journalistes ne nous parlent que de notre musique. L’idée était de montrer que les filles peuvent aller sur le terrain des mecs, être dans l’agression musicale, parler de cul, de meufs, d’émancipation... » Leurs deux albums rencontrent un succès qui dépasse les frontières.

Formée très tôt à la musique jazz, à l’école Arcadie de Poitiers, Jehnny a longtemps nourri le désir de vivre une aventure musicale en Grande-Bretagne. « A 15 ans, je suis allée chez des amis de mes professeurs de chant et de piano, Martine Lecomte et Manolo Gonzalez, à Londres. J’en suis revenue changée, j’étais tombée amoureuse de la culture anglo-saxonne, de la langue. » Elle s’y installe cinq ans plus tard avec son compagnon, Nicolas Congé alias Johnny Hostile. Ensemble, ils écument les clubs de la capitale anglaise pour faire connaître leur duo indie John & Jehn. Le partage de leur chanson 20L07 par le fantasque Pete Doherty accélère leur carrière. Une « chance » qu’ils ont su saisir. « On était extrêmement proactifs dans tout, on n’attendait jamais l’aide des autres. Je m’en étonne toujours d’ailleurs, je ne sais pas d’où ça vient... »

Dès lors, les rencontres et les voyages se multiplient. En parallèle de Savages, Jehnny collabore avec Gorillaz, Trentmøller, Romy Madley Croft... Johnny Hostile, lui, n’est jamais très loin. La Poitevine voit en son producteur attitré sa « muse » de toujours. « C’est quelqu’un qui aime développer de nouveaux centres d’intérêt. On se complète beaucoup. Lui dans la recherche, moi dans la concrétisation. Il me fait penser comme une artiste. Et puis c’est important de présenter un homme comme une muse. » La réciproque est aussi vraie. Johnny Hostile a photographié Jehnny pour illustrer C.A.L.M., un recueil de nouvelles érotiques sorti cet été. « C’est un rappel de l’imaginaire dans la sexualité et aussi une forme de littérature extraordinaire. » Engagée, Jehnny Beth ? « J’ai du mal à faire des choses sans passer des messages, mais je ne suis pas là pour dire aux gens ce qu’ils doivent faire. On donne forcément notre vision du monde. » Depuis février, elle anime Echoes sur la chaîne Arte, une émission qui donne la parole aux artistes. Elle reçoit ses amis et idoles, comme Kim Gordon qu’elle a découverte gamine au Confort moderne. « Ces performers ont des choses à dire sur leur position dans le monde, leur poésie... »

« On ne peut pas continuer à vivre comme ça »

Cette introspection, elle s’y est elle-même prêtée à l’occasion de son premier album solo, To love is to live, paru en juin. Sa production, partagée entre Londres, Los Angeles et Paris, a coïncidé avec son retour en France. « Toutes ces années, j’avais développé mes racines artistiques au détriment de mes racines personnelles. » Le clip de la chanson Heroine la montre enfant, dans des films familiaux. French countryside évoque la campagne française, à laquelle elle est attachée. « C’est un endroit important pour moi, où j’aime retourner et où j’ai beaucoup écrit. Mais le principe du titre était de raviver l’urgence de vie, la promesse de revenir aux choses essentielles. » Un message qui prend d’autant plus de sens en ces temps de pandémie. Sa tournée internationale a été annulée, son équipe anglaise mise dans une grande précarité, faute d’activité. « L’intermittence est une exception française. C’est terrible ce que vivent les professionnels du secteur culturel et je trouve que ça n’intéresse pas grand monde. » La musicienne vient pourtant d’annoncer dix dates françaises en novembre -notamment à Angoulême et La Rochelle- sous la forme d’un récital assis. « J’ai envie de faire des concerts. Il faut s’adapter pour ne pas se laisser abattre et apporter du plaisir. On ne peut pas continuer à vivre comme ça. »

DR - Andreas Neumann

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