Hier
De temps en temps, poussé par la nostalgie de mes premières expériences naturalistes, il m’arrive de relire mes vieux carnets de terrain commencés dans les années 1980. Avant l’ère des bases de données, ce registre s’apparentait à un genre de journal intime où les émois amoureux naissaient des envolées d’oiseaux. Petit à petit, m’essayant à lier mes propres observations avec les guides illustrés pour mettre un nom sur les espèces que je croisais, les carnets se sont succédés. Rétrospectivement, ils constituent une photographie ornithologique sans doute assez fidèle d’une petite région de bocage en plein cœur de la Vendée. J’y consignais tout, même les volatiles les plus ordinaires (corneilles, pies, étourneaux…). Parmi les oiseaux communs, je finissais par établir une déclinaison entre les espèces fréquentes et celles un peu moins répandues. C’est dans cette dernière catégorie que je plaçais le moineau friquet. Pourquoi aujourd’hui, à la relecture du passé, ce petit passereau retient-il toujours mon attention ? Parce que je le notais régulièrement dans le jardin de la maison parentale et qu’il y a disparu depuis bien des années (en cause : l’urbanisation croissante, la destruction de vergers et de haies). Me représenter l’irrémédiable perte d’une espèce autrefois visible dans un territoire génère en moi une émotion mêlant tristesse et frustration. Tristesse parce que sa disparition locale agit comme un « nevermore » (« jamais plus »), et frustration parce que cette mélancolie est très peu partagée dans la société. C’est ainsi que, de petits écocides en petits écocides, presque clandestinement, sans que grand monde n’y prenne garde, la vie, dans les territoires, se retire...
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