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Il suffit de poser les yeux sur l’awalé qui trône dans le salon d’Anne-Marie Texier, toute une vie s’y dessine. Ce jeu traditionnel africain témoigne de son amour profond pour les terres puissantes. De la Côte d’Ivoire, qu’elle considère comme le berceau de l’humanité, à l’Égypte et son culte des tombeaux, ses voyages prennent une résonance intime. « Du berceau au tombeau, c’est justement toute mon histoire », glisse l’actuelle instructrice de méditation de pleine conscience à Poitiers. Derrière l’awalé affleure le jeu comme refuge, loin du drame familial qui a marqué son enfance. 


Pour la comprendre, il faut remonter aux années 1960. Dans un petit village de la campagne bretonne, entre les mégalithes de Carnac et la forêt de Brocéliande, Anne-Marie grandit en apparence comme n’importe quelle enfant de son âge. « Je me souviens encore des parties de balle au prisonnier, des cache-cache avec les enfants de la commune. » Des moments de joie qui contrastent avec la détresse dans laquelle baigne sa famille. « Ma mère est décédée alors que je n’avais que 
20 mois, à la suite de la naissance de mon petit frère, lui aussi décédé quelques mois plus tard. » Sa sœur étant partie vivre chez sa marraine, la jeune orpheline reste seule auprès de son père agriculteur. « J’ai baigné dans une atmosphère de mort. Toute la famille était en détresse et, pour moi, c’était un cataclysme. » 
Ce mal-être familial se manifeste aussi chez la petite fille. « J’ai cessé de m’alimenter. Un médecin venait à la maison m’apporter de petits comprimés jaunes. » 


Fascination

En revisitant ces premières années, Anne-Marie retrouve aussi ce qui l’a aidée à tenir : sa capacité à s’émerveiller devant la nature. « Enfant, je pouvais rester des heures à contempler les fleurs des pommiers, des rosiers... Quand j’observe ces pétales, ça me fait comme des chatouilles dans le cœur. » Cette fascination ne l’a jamais quittée. « Cette capacité d’émerveillement m’a à la fois nourrie et fortifiée, et m’a emmenée vers le chemin de la spiritualité. » Peut-être est-ce pour cela qu’elle a décidé de vivre « deux fois plus intensément ». La mort ne l’effraie plus : « Je me suis construite avec et, aujourd’hui, je n’en ai plus peur. »


« Aider les autres à trouver de l’apaisement, cela tombait sous le sens. »

Sa volonté de rester debout s’est doublée d’une quête : réparer le cordon que la disparition de sa mère avait brutalement rompu. « J’ai entamé une thérapie très jeune, je n’avais que 30 ans », 
sourit-elle. Elle commence alors à consigner ses pensées dans un petit carnet. Une première tentative pour mettre des mots sur ses blessures. Cette reconstruction intérieure prend une autre dimension lorsqu’Anne-Marie se retrouve, à 46 ans, submergée par l'émotion, après avoir mis fin à une relation. Pour la première fois, elle laisse s’exprimer le chagrin enfoui de son enfance. « Toutes les larmes que je n’avais pas versées se sont mises à couler. » 
Cette libération l’encourage à poursuivre son travail intérieur. « J’avais besoin de comprendre et d’apaiser quelque chose. » Elle amorce alors un nouveau chemin, celui de la méditation. Anne-Marie est fascinée par le bouddhisme, dont les enseignements résonnent profondément avec son histoire. Parmi les paroles qui la touchent, cette pensée de Thich Nhat Hanh : 
« Nous sommes tous des fleurs dans le jardin de l’humanité. » Une philosophie qui prend tout son sens lorsqu’elle découvre, en 2009, le village des Pruniers, en Dordogne, fondé par un maître zen vietnamien. Pour sa première retraite spirituelle, elle plonge dans le silence et vit ce séjour comme un grand tournant dans sa vie. « Je me suis sentie chez moi. » 


Quête d’identité

La spiritualité nourrit aussi son engagement professionnel. Installée à Poitiers, Anne-Marie accompagne depuis 2003 celles et ceux qui cherchent à retrouver l'apaisement, à travers le coaching, la formation, l’accompagnement thérapeutique et la méditation de pleine conscience. « J’ai souffert, mais je suis restée debout. Alors, aider les autres à s’apaiser, cela tombait sous le sens. » Son rapport à la transmission s’est d’abord exprimé dans l’enseignement des langues vivantes auprès d’apprentis. 
« Je n’ai pris conscience que sur le tard que si je m’étais tournée vers les langues, c’est aussi parce que ma langue maternelle était morte. » 


Cette langue morte, Anne-Marie ne part sur ses traces qu’à 
55 ans, lorsqu’elle se sent enfin prête à affronter les questions restées sans réponse. Elle entreprend alors une enquête sur son enfance, interrogeant ses anciens voisins et les membres de sa famille. « Ça m’a permis de solidifier mon identité, de revenir à mes racines et d’avoir des réponses à mes questions. » 
Autant de pièces manquantes qui lui permettent de reconstituer son histoire et de réunir la matière nécessaire à l'écriture de son livre, Je n’ai jamais, jamais dit maman, paru en 2024. L’autrice choisit de lui donner une couleur poétique, laissant affleurer une certaine légèreté au milieu de la douleur. Une manière de raconter son parcours, mais aussi de transmettre ce qu’elle en a tiré : 
« D’une faille, on peut faire une force. Et quand on est orphelin, la vie n’est pas foutue. »

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