Ce que les hommes taisent

Mathis Bennetot. 25 ans. Ancien alcoolique. Passé par la rue. Surfeur. Barman. Élu Mister Aquitaine. Porte la cause de la santé mentale. Pour rappeler que les hommes aussi peuvent pleurer.

Arnault Varanne

Le7.info

« De la rue à Mister Aquitaine. » Le titre claque. Il épouse parfaitement une époque. Celle des formules sensationnalistes, des destins réduits à une punchline. Efficace, oui. Mais il trahit aussi ce que Mathis Bennetot défend. Il a appris à ses dépens que rien ne vaut le temps. Le temps long. Celui qu’on ne s’accorde plus. Celui qu’il a fallu pour se retrouver, pour descendre au fond de soi, dans ce for intérieur qu’on fuit souvent. Il se souvient d’un instant précis. Une plage, à Châtelaillon-Plage. Une bière posée sur la table, un journal à côté. Le regard perdu dans l’écume des vagues. Une scène banale, presque cliché. Mais pour lui, c’est une renaissance. Le jour où il a décidé de changer. Le jour où il a entrepris de réapprendre à boire, et à vivre. L’alcool a toujours été là. Fidèle compagnon des décisions sombres. Anesthésiant légal, accessible à chaque coin de rue. Une béquille pour oublier l’atmosphère irrespirable du foyer paternel, les attentes projetées par une mère exigeante. Une façon de tenir debout quand tout vacille. La route a été longue, tortueuse. Elle passera par la rue, l’errance, la solitude. Avant de le mener sur la scène de Mister France. Une scène que Mathis saisira pour porter une cause : la santé mentale.


Enfance chaotique

L’enfance de Mathis est celle d’un petit garçon rêveur. La tête souvent ailleurs, mais les pieds ancrés sur sa planche lors des week-ends à Capbreton. Sur l’eau, il oublie la séparation de ses parents. Il oublie aussi les questions existentielles qui peuplent déjà ses nuits blanches. Sur les vagues, il divague, laissant sur le sable la rivalité paternelle. « Après les cours, au collège des Jardins des Plantes, le climat était à la confrontation. On avait beaucoup de mal à communiquer. » Avec le recul, Mathis refuse de désigner des coupables. « Il n’y a pas de mauvais pères, juste des humains maladroits. » Reste que certaines phrases s’impriment à jamais. 
« Tu es tellement préoccupé à dire aux autres que tu es meilleur qu’eux que tu ne te rends même pas compte que tu es inférieur à tout le monde. » Une phrase comme un coup de poignard. Elle contraste avec l’image du petit garçon timide que l’on entrevoit. « Je devais montrer que j’avais confiance en moi pour ne pas me faire écraser. » Derrière le masque, les larmes coulent.

« Je dormais dans la forêt, dans un hamac, pour que personne ne me voie. »

Alors Mathis se conforme. Il s’oriente vers une filière scientifique, l’excellence selon ses parents. « J’étais ce gars bizarre, au fond de la classe, complètement largué. » Isolé mais souriant, parce qu’il comprend tôt que sourire évite les questions. « À 13 ans, je me suis efforcé d’arrêter de pleurer. On ne demande pas aux hommes d’exprimer leurs sentiments. On leur demande d’être forts. » Une construction sociale incarnée par un père qui ne laisse rien transparaître. Puis il y a cette rencontre. Une relation de trois ans. La première fois qu’il baisse la garde. Qu’il se sent lui-même. Jusqu’à la rupture. Et la chute.

Reconstruction

Pour tromper l’insomnie et faire taire ses pensées, Mathis se met à construire sa planche, toute la nuit durant. Dans la cave de sa mère. De 23 heures à 5 heures du matin, il ponce, rabote… et boit. « Je venais de redoubler ma terminale. Je n’avais rien à faire dans cette voie. » Mais sa mère insiste. Les tensions montent jusqu’à l’explosion. Après une énième dispute, il prend quelques affaires et quitte le domicile, devenu pourtant son unique refuge depuis la séparation avec son père. Loin des regards, il se réfugie dans l’alcool. « Je dormais dans la forêt, dans un hamac, pour que personne ne me voie. » Il erre, se lie à d’autres âmes désœuvrées et s’enfonce. Puis, presque comme un rappel à l’ordre, l’océan. Un séjour à l’île d’Oléron, un ami, une planche sous le bras. « C’était le seul endroit où j’étais sobre. » 
Dans l’Atlantique, les pensées s’éclaircissent. Les conversations deviennent sincères, les larmes coulent et l’extraient peu à peu de la spirale. L’équilibre se reconstruit grâce au surf et à une formation dans les métiers du bois. Une autre passion émerge alors, presque paradoxale : la mixologie. Marier les saveurs, accorder les boissons. Derrière le comptoir du bar des Pilotes, au Futuroscope, celui qu’on surnomme « gueule d’ange » trouve un nouvel exutoire. Puis cette affiche dans un supermarché Mister France. L’idée amuse ses amis, qui le poussent à s’inscrire. Un mail, une vidéo de présentation et quelques photos suffisent à convaincre le comité. À 23 ans, il figure parmi les présélectionnés aux élections locales. Vient alors le choix de la cause à défendre. « La santé mentale s’est imposée instinctivement. » Les jurys louent son éloquence acquise selon lui lors des « joutes verbales » dans le salon paternel. Il devient premier dauphin départemental, puis régional. Le désistement du Mister Aquitaine le propulse représentant officiel de la région. Les sollicitations s’enchaînent. Il devient également sentinelle à la Prévention du suicide de la Vienne. Une façon de peaufiner son discours et de trouver les mots justes à destination de ses proches, du jury et de ses clients en mal de vivre. Une onzième place viendra couronner la belle aventure. Mais qu’importe. Ce qui compte, c’est le message. Celui d’un discours qu’il voulait improvisé. Et qui commençait ainsi : « Si je suis ici, c’est pour vous présenter un jeune de 
19 ans. À la rue. Alcoolique. Perdu. Ce jeune, c’était moi. »

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