Pierre Guénard, en paix avec Poitiers

Pierre Guénard. 35 ans. Leader du groupe de rock français Radio Elvis, prix album révélation des Victoires de la musique 2017. A grandi dans la campagne gâtinaise. A vécu deux années post-bac à Poitiers, période désenchantée qui lui a inspiré Zéro Gloire, son premier roman. L’écriture l’a apaisé. Aspire à prendre la vie comme elle vient.

Steve Henot

Le7.info

Il peut encore traverser les rues de Poitiers sans être reconnu ou sollicité. Pierre Guénard reste préservé de la notoriété acquise ces dernières années par son groupe de rock, Radio Elvis. Et ça lui va très bien au p’tit gars qui a grandi dans le Poitou. « Line Renaud se plaît à dire qu’elle n’est pas de Paris mais du Nord. J’aime cette idée de ne pas se faire plus intellectuel qu’on ne l’est, voire de revendiquer d’où l’on vient. »
 Le passé vous colle à la peau. Le sien l’a longtemps interrogé. En particulier ses deux années post-bac littéraire, à Poitiers. 
« Pas forcément mes meilleures, lâche d’emblée ce fils d’un père transporteur et d’une mère secrétaire. Elles m’ont marqué par leur vacuité. »


Pierre a 20 ans, fait déjà de la musique -d’abord du slam, au Carré bleu- et rêve de carrière, de bons concerts et de reconnaissance. « On m’a tellement rabâché que ce n’était pas un métier que je m’étais fait un point d’honneur à y arriver. J’ai eu un petit peu chaud cela dit… » En attendant son heure, l’ancien jeune sapeur-pompier bosse la nuit chez Mc Do’, près de la patinoire, et le jour aux pompes funèbres. Anonyme, loin du circuit des études, loin de ses ambitions. Loin de tout… 
« J’étais assez isolé, se souvient-il. Je traversais la rue pour trouver du travail comme on dit, mais à quel prix ? J’avais l’impression de me vendre pour pas grand-chose. C’est de cette génération-là, sans grand combat, que je voulais parler. »


Lecteur sur le tard

Zéro Gloire est le titre de son premier roman, paru à la rentrée chez Flammarion. Comme le rappeur Orelsan dans son film Comment c’est loin, Pierre -plutôt Aurélien, son alter ego littéraire- dépeint une génération désenchantée, contant des scènes banales du quotidien et les petits riens de l’existence. Dans un style brut, cru, au plus près de ce qu’il ressentait. 
« Une sorte de philosophie quotidienne à la Jean-Pierre Jeunet, non-intellectuelle, explique son auteur. Je n’avais pas de souffrance apparente, mais j’éprouvais comme une sorte de déclassement. Je me disais déjà que je raconterai cette période. Aujourd’hui, j’ai l’impression de faire vivre ces années un peu perdues, de leur donner une utilité, un sens poétique. »


Les retours des lecteurs, rencontrés à l’occasion de séances de dédicaces, le touchent. « Ça me fait plaisir de voir que j’ai mis des mots sur les sensations de quelqu’un, on crée du lien, apprécie-t-il, peu avant une rencontre à la Fnac de Poitiers. Le plus beau compliment, c’est quand des personnes me disent que je les ai encouragées à lire. » Pierre parle d’expérience, lui-même a mis du temps à s’y mettre. « Je ne trouvais pas la bonne porte d’entrée. Quand ça ne nous plait pas, on culpabilise de ne pas lire. Moi, j’y suis arrivé par la musique, en lisant les références littéraires de mes idoles. Petit à petit, j’ai découvert des poètes que j’aimais. » Celui qui a fini par s’astreindre à des visites à la médiathèque de Poitiers cite pour modèles Edouard Louis ou le prix Nobel 2022 Annie Ernaux, auteurs dont les œuvres expriment aussi ce souhait de sortir de sa condition.


« J’ai hâte de devenir vieux pour être débarrassé des ambitions un peu futiles »

Ces Garçons-là, titre qui donne son nom au deuxième album de Radio Elvis, a été un déclic pour Pierre. « Cette chanson était plus proche de ma réalité. J’ai eu envie de me livrer un peu plus, j’ai alors commencé à écrire des nouvelles qui sont devenues Zéro Gloire. » Le néo-romancier de 35 ans a depuis longtemps trouvé dans l’écriture son terrain d’expression, le moyen aussi « de laisser une trace ». Et au-delà, y voit « un exercice presque mystique, qui amène à relativiser plein de choses, à être heureux et apaisé ». 
C’est ce qu’il lui fait dire avoir 
« tourné la page » de sa période poitevine. Nulle revanche ici, Pierre déteste le concept. « On nous dit que quand tu n’y arrives pas, c’est que tu n’as pas travaillé, mais non. Le mérite ne se joue pas là, il y a plein d’autres facteurs. J’en ai marre de ce côté très guerrier, au fond très capitaliste. » Lorsque la gloire est arrivée, l’ancien lycéen encarté au Parti communiste ne l’a pas savourée autant qu’il l’avait rêvé. Le prix album révélation des Victoires de la musique, en 2017, a laissé place à un 
« grand vide ». « C’était un tel fantasme que c’en est devenu un petit trophée… Je ne savais plus quoi faire. Cela a été très dur de m’en remettre. » Un autre désenchantement.


Un premier album solo

Au printemps dernier, Radio Elvis a annoncé se mettre en 
« stand-by », le temps que Pierre se consacre à son premier album solo. Où le chanteur-compositeur a prévu de se livrer, là encore. Plus que les prix, le trentenaire aspire désormais à une forme de quintessence, cette inconnue qu’il perçoit dans le travail de ceux qui l’ont précédé, qu’il admire. Brel et ses Marquises en tête. « J’ai hâte de devenir vieux pour être débarrassé des ambitions un peu futiles et juste prendre la vie pour ce qu’elle est », finit toutefois par asséner celui dont le film favori est… Forrest Gump, l’histoire d’un candide qui traverse l’histoire américaine en se laissant porter par le destin. L’irruption dans sa vie d'une petite fille, fruit de son union avec la Poitevine d’adoption Leïla Kaddour (lire Le 7 n°204), a déjà aiguillé Pierre sur ce chemin apaisé. « C’est bête à dire, presque cliché, mais ça m’a libéré de plein de choses. Avoir une fille m’a rendu plus sûre de moi, plus combatif. A travers elle, j’ai l’impression de me prolonger. » 
Et de donner toujours un peu plus de sens à l’existence.

DR - Pascal Ito/Flammarion

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